PostHeaderIcon Les kaoulades de Marc DONATO

Ne vous y trompez – pas, il ne s’agit pas des mésaventures de notre ami Marc qui, après deux ans d’absence, nous revient en pleine forme sur les planches de la scène de la maison Alphonse JUIN. Bien au contraire, le mot kaoulade, sorti de la bouche de Marc, a perdu son sens générique bônois pour devenir synonyme de prouesse, exploit ou performance. Et c’est à un authentique exploit que les 150 personnes composant le public bônois ont pu assister ce dimanche 13 janvier. Un vrai festival de mots réunissant et fondant dans un même creuset 16 textes très différents dans leur inspiration et leur contenu, érigeant le parler bônois au même rang que la langue de Molière.
Un régal pour tous ceux qui ont eu le plaisir d’assister à cette conférence et, pour consoler ceux qui n’ont pu se déplacer, voici un petit aperçu des moments forts, avec l’accent et les gestes en moins.

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En introduction à sa prestation, Marc nous a conviés à partager avec lui l’amour des mots, pas les gros mais les beaux mots qui résonnent dans nos oreilles comme une musique douce.
"Le mot et la chose" (abbé de l'Attaignant) ou encore les variations sur l'imparfait du subjonctif d'Alphonse Allais dans sa "complainte amoureuse", l'hommage au don de la répartie (Paul Allivon et Yvan Audouard) ont illustré son propos. 
Le public, intéressé et complice, fredonnait du bout des lèvres ces belles paroles qui, reconnaissons-le, ne font pas partie du vocabulaire courant du Bônois, même après 46 années de cure forcée en Pathosie.

Puis, nous sommes passés dans le domaine des rois et de la langue bônoise avec ce texte de circonstance de Fernand Bussutil : " On s'a tiré les rois " où Bus démontre à Augu qu'il est bien le roi des calamars.( texte in extenso ci-dessous).

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ON S'A TIRÉ LES ROIS

Jeudi dermier, au Café Tiatre, je vas me prendre un pastis ac Augu quand à côté le comptoir, je me ois toute la bande De Bono, Alfred, çuila qui te fais les additions à toute vitesse à la montée et à la descende, un des contributions indirectes, et Zézé des Chemins d'fer ac sa casquette en cuir de scafondrier et enfin Marie Claire, le désinfecteur. Tout d'un coup, une étincelle elle fait fusée dans ma caboche (y en a dans cette tête).

- Et si on se tirait les rois?

Je dis à Augu de faire préparer la table dedans le p'tit salon et d'aller chercher le reste de la bande. Je vas chez l'ami Attard et j'achète une maousse de couronne aussi grosse qu'une mortuaire. En passant à chez l'épicier j'y demande un dimi douzaine de grosses fèves et je reviens au café. La table elle était prête et la troupe elle était au grand complet, sauf Binguèche qui s'était fait escusé et remplacé par son frère. Y avait aussi la mère au général et Marcel ac sa cargaison de journals et sa grosse sachoche de Roquefenler. Je m'assois et je demande une sarviette pour mettre les bouts de brioche dedans et bien les méchkler ensuite, pourquoi chacun y sait que çuila qui se prend la fève il est roi et la prochaine fois, y doit payer une autre galette. La reine (mon Dieu ma chère ! ) c'est çuïlà qui s'attrape le p'tït homme en porcelaine et lui aussi y doit payer quelque chose. Je commence à couper le gâteau, je m'le mets dans la serviette tsur mes genoux et de ma poche je me sors les fèves. Alors je demande à la Madame de se torner contre le mur et j'y dis comme chacun y sait :

- Pour qui çuilà ? Pour qui çuilà ?

Elle disait : « Pour Alfred, pour Dédé, pour Marie-Claire, exetéra ».

Fur et en mesure que je touchais un morceau dans la serviette, en douce en douce, j'y mettais à chacun une fève. La distribution une fois tarminée, Augu y se lève. La vérité axe y m'a, laissé pourquoi y m'a fait une feinte terrible ; il a fait le discours.

- Tout l'élitre de la société elle est réunie ce soir, qui dit, Madame la générale, l'amiral Ratier, mes chers collègues et moi qui suis pas chien mort puisgue je paie le vin pourquoi en général j'offre. (Personne il a compris cette mot d'esprit) et si je prends la parole c'est que jà quelque chose à dire, pourquoi si jaurais rien à dire, je parlerai pas. C'est Otto Bus qui paie la galette. Et nous se tapons la brioche. Personne qui se sortait la fève ! Atso ! y se l'avaient tous avalé même la p'tite fugure en porcelaine. J'a tout compris, j'étais le têtard enfin !. Après ça on a bu un bon coup de vin sélectionné d'à chez Audureau et on a chanté.

Alors Marcel y se lève et regardant Marie-Claire il lui pousse :

- C'est l'enfant à Marie, c'est l'enfant le plus beau. De sa mère chérie il a tout du ballot.

Moins une il arrive une tchaklela. Alors Augu il a chanté pour tout arranger le grand air à PhiPhine.

- Oh ! tais-toi, tais-toi, te m'affogues...

Après Marcel qu'il avait un verre de trop dans le coco y se lève et y chante :

- Dans la vie j'a connu des femmes.

Alors moi je m'I'arrête pile.

- 0 va t'en de là, à part ta mère qui te connais ?

Et je me lève la séance pourquoi la vapeur du mazout elle montait déjà dans la gargamelle.

Lendemain, je rencontre Augu à chez le marchand de faïence.

- Mainant que c'est passé je vas te dire la vérité. Hier soir, j'étais la reine ma pour pas payer j'a avalé la petite estatue et dans la nuit j'a eu des coliques terribles et j'a cassé le pot d'chambre en mille morceaux. Cé dommage pourquoi on en fait plus comme ça ac une œil au fond et l'inscription : "Je te ois petit coquin" et y datait de la mère à ma mère.

- Bien fait pour foi, que j'y dis, ça t'apprendra à me mentir à moi ton meilleur collègue. Hier, c'étaient les Rois — c'est mort — ma il en reste un seul et unique le roi des Calamards. C'est toi.

Fernand BUSSUTIL

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Nous étions à Bône et nous y sommes restés avec une histoire de quartier circonscrite à la rue Danton, aux boulevards Clémenceau et Lavigerie, avec leurs habitants, leurs commerces, la fourrière des chiens, au Collège technique de garçons, à Saint Ferdinand (les ordures), au cinéma l'Alhambra… Et puis ces histoires vraies de l'hyperhydrotique palmo-plantaire qui, tout simplement, sentait des pieds, ou encore les démêlés entre Madame Marsali et Monsieur Badano qui faillit un jour perdre ses attributs, ultime et méconnue victoire de Napoléon et aussi l'histoire du gros monsieur au petit zizi.

Merci Marc pour nous avoir fait vagabonder dans le Bône des années 50 dont nous gardons un souvenir idéalisé à un point tel que même les mauvaises odeurs évoquées dans tes histoires sont ressenties comme des parfums de là-bas.

Tout cela nous a ramenés à notre jeunesse, celle des événements et des surprises-parties avec le célèbre Teppaz que nos petits-enfants considèrent avec mépris comme une antiquité, préférant de loin leur MP3.
La lecture du texte "Installation" d'Alphonse Daudet a fait souffler un petit air de cette Provence où nous vivons.
Les textes récités suscitent toujours l'écoute et l'enthousiasme du public.

Ont suivi trois textes en Bônois écrits à des amis pour s'excuser de ne pouvoir répondre à une invitation (extrait ci-dessous)

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J'vous présente nos escuses, à vous Mossieu Jean
A vous, Madame Armande: vous êtes des braves gens.
Rien qu'vous nous invitez sans tcheklala.
Vous ferez sans nous ôtres, pourquoi on est pas là.
Ma sur ma sainte comminion, tu perds rien pour attendre
Le bon Dieu y me crève les deux yeux
Même si tu me sers deux œufs
Et un biftèque pas tendre,
On monte un jour pour manger avec vous.

ou encore pour évoquer les ébats amoureux d'un couple ami : 
(extrait)

- Fais-moi oir la Caroube et j'te montre Bouzizi,
Qu'il a dit le Paulo en sortant son zizi.
Après, Jeannot, rien qu'c'était la bafougne
Et dzing et dzang en dedans la foufougne...
D'abord il l'y a fait tout le chemin d'ceinture.
Au moins vingt fois il l'y a bouché la Choumarelle
Il l'y a fait voir Saint-Cloud, Toche, 36 chandelles...
Et va et vient pour curer l'Ruisseau d'or.

Puis, un texte pour notre Président, dans lequel il est fortement question d’amputation …vésiculaire
(texte ci-dessous).

A Christian MIGLIASSO

Mon grand-père y disait en allant à La Calle
Dans la côte de Yusuf : " C'est là qu'le train y cale ! "
Ma grand-mère elle pensait, putain, rien que j'rigole :
- Le petit y se gratte, sûr qu'il a la pécole !
Pour toi, diocane rien qu' c'est la vésicule,
Alors te ois d'ici les propos ridicules.

Ça y m'a dit René : Christian il est niqué
Et sa femme, misquine, pôvre, elle est paniquée.
Si ti as besoin de nous, pour ça, tombe de mes morts
Rien qu'pour la soulager, on fera un effort.

Sur ma sainte cominion, j'ai eu bien peur, atso,
Ac tous ces bons docteurs que c'est tous des falsos,
Ac tous ces spécialistes, des fois des gatarelles,
Y t'opèrent pour un rien, même si ti as la gratelle.
Imagine un moment : si son couteau y glisse,
Y te coupe le colosse comme un morceau d'réglisse.

Enfin à chez René là-bas à Gonfaron
J'attendais l'anisette devant son cabanon,
Ac la tourte à Ginette, bien sûr, la tourte maltaise ;
Zézette elle fait la daube, même sans les matzagounes ;
Tous on mange le castel, en-dessous la guitoune.
Ma oilà, à l'hospice, tu préfères le pique-nique
Et tu te fais servir au frais dans la clinique.

Ma o vieille tête de schpountz, te perds rien pour attendre :
On f'ra la saint-Couffin, et puis va te la prendre,
On te gard'ra qa même, si t'i as plus des calculs;
Y'a plein des présidents qu'i z'ont plus d'vésicule.

Pendant cette anthologie d’expressions bônoises, le public, définitivement conquis, se reconnaît dans les personnages typiquement de chez nous et n’hésite pas à en rajouter en lançant quelques répliques qui ont fait la réputation du peuple de Bône. C’est alors que notre ami Marc, pressentant que son auditoire risquait de s’engager dans des dérapages verbaux, changea brusquement de registre en nous récitant "L'accent", de Miguel Zamacoïs. Le texte, admirable, digne d'une tirade d'Edmond Rostand, est lu avec brio par notre talentueux conférencier qui, par ses intonations, fait passer une intense émotion dans la salle.

Extrait

Lorsque loin du pays, le cœur gros, on s'enfuit,
L'accent, c'est un peu le pays qui vous suit.
C'est un peu, cet accent, invisible bagage,
Le parler de chez soi qu'on emporte en voyage.
C'est pour les malheureux à l'exil obligés,
Le patois qui déteint sur les mots étrangers.

Enfin Marc a rendu un hommage à Baby Jourdan, notre regretté camarade et Président d'honneur, dans une lettre de sa composition, en Bônois.
(texte ci-après).

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Hommage à Baby JOURDAN

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L'auteur écrit une lettre. Près de lui un fauteuil vide

Mon cher Fernand,

J'arrive pas à m'y faire ; t'appeler " cher Fernand ".Tu resteras pour moi, l'ami Baby Jourdan
oilà trois mois tout juste, t'i as quitté la Place d'Armes
On a encore les yeux qu'i sont remplis de larmes.

T'i es parti dans le ciel ac tous les chiachiarounes.
Dis-moi, Saint-Pierre y sert des matsagounes ?
Tu plonges les orsins ? Tu manges des langoustines ?
Est-ce que t'i as rencontré not' grand sant'Aoustine ?
On dit qu'avec Charley, Nono et puis Chichette
Vous vous voyez le soir pour taper l'anisette…
Et puis y vient Redzin avec quelques brochettes .
Pour la fumée, la Vierge alors rien qu'elle rouspète.


L'auteur se lève et interpelle Baby dans le ciel.

Oh là ! Arrête. J't'ai vu espèce de calamar
Pourquoi tu t'es caché derrière un adjoumar ?

Tu savais qu'aujord'hui y avait tous les Bônois
Et tu veux avec eux encore tirer les Rois.

Laisse avec le Bon Dieu, les saints et les apôtres
Descends de ton nuage et viens avec nous ôtres.
Mets un pied sur Bugeaud, un autre sur l'hospice Coll ;
Tu risques plus la gratelle encor moins la pécole.

Entention à tes pieds : ici, c'est plein de scholls
C'est pas le Paradis, fais gaffe à tes guiboles.

Arregarde le fauteuil qu'on a gardé pour toi. 
I'a encore une sirène ; exprès elle le nettoie.

On savait qu'tu viendrais ; assieds-toi en dedans.

A genoux près du fauteuil…

Tu ois t'i es toujours ac nous ôtres, Monsieur Baby Jourdan.

En cet instant sublime et solennel, certains n’arrivent pas à retenir leur larmes. Après Marc auteur et conteur, le public découvrait Marc l’enchanteur, celui qui, avec des mots bien de chez nous et une gestuelle digne d’un comédien professionnel, a réussi à nous faire croire que notre cher Baby, il était là « à de bon » dans ce fauteuil.

Spontanément, le public a réservé une standing ovation à notre conférencier dont la prestation restera, j’en suis persuadé, le moment le plus fort de la vie de notre amicale.

Merci Marc pour cet instant de bonheur et d’émotion que tu nous as offert.

René VENTO
Avec mes remerciements à Marc pour m’avoir fourni
les éléments me permettant d’étayer cet article.

Mis à jour (Samedi, 02 Janvier 2010 15:38)