PostHeaderIcon Isabelle EBERHARDT

ISABELLE EBERHARDT : L'ENVOUTEMENT DU DESERT
Par Madame Paule BRUSCHINI

isabe1
Isabelle Eberhardt

Au mois de mai 1897, deux dames, une mère et sa fille âgée de 20 ans, débarquaient en Algérie, à Bône, et s’installaient chez un photographe du coin, Louis David.

Qui étaient ces deux étrangères ?
Leur histoire tient du roman.

A Saint-Pétersbourg, sous le règne d’Alexandre II, en 1865, vivait un Général, le Général Karlovitch de Moerder, très amoureux de sa belle jeune femme, Nathalie Dorothée, née Eberhardt. Le couple vivait heureux, entouré de trois beaux enfants : Nicolas, Nathalie, et Vladimir.

Pour éduquer ces enfants, on fit appel à un précepteur, Alexandre Trophimowski. C’était un ancien pope, devenu athée, ennemi de toute croyance religieuse, professant des idées révolutionnaires, extrêmement savant et porté sur la vodka. Ce qui devait arriver arriva.

Nathalie Dorothée, délaissée par son mari, prit l’habitude d’assister aux leçons du précepteur, et, nature douce et idéaliste, elle se laissa prendre aux idées généreuses de Trophimowski, si bien qu’un jour, le précepteur abandonnant femme et enfant, et Nathalie abandonnant son mari mais emmenant ses enfants, s’enfuirent ensemble, en Italie d’abord.

On pense que de Moerder, qui craignait le scandale, essaya de se réconcilier avec sa femme et rejoignit à Naples le couple adultère.

D’un commun accord avec Trophimowski - qui pensait que l’amour doit se partager comme les biens, - il eut avec sa femme des rapports conjugaux. C’est de ce rapprochement que naquit le dernier des de Moerder, Augustin, en 1872. Mais l’essai de réconciliation s’étant révélé négatif, le Général regagna Saint-Pétersbourg après avoir donné d’assez larges subsides à sa femme. Il eut le bon goût de mourir peu après.

Quant à Trophimowski (que nous pourrons désormais appeler Vava comme toute la famille), avec Nathalie et les enfants, grâce à l’argent de de Moerder et des bijoux emportés par Nathalie, il prit la route de la Suisse et s’établit près de Genève, probablement vers 1874-75, à Meyrin, dans une vieille villa qu’ils appelèrent on ne sait pourquoi, « la villa neuve ».

Ce n’est cependant pas à la villa neuve mais dans une autre villa « la villa des grottes », toujours à Meyrin, que, en février 1877 naquit Isabelle, Wilhelmine, Marie EBERHARDT, fille de Nathalie-Dorothée, veuve de Moerder et de … ? (Pas de nom du père sur l’acte de naissance). Et là, la question se pose. Lors de cette naissance, Vava n’était pas là, il se trouvait à Saint-Pétersbourg où il tâchait de récupérer quelque argent de la succession de de Moerder qui venait de décéder et dont Nathalie était toujours la veuve.

traitaeb300

Que signifie cette absence à ce moment ? Que signifie aussi que TROPHIMOWSKI n’ait jamais « reconnu » Isabelle comme sa fille, et qu’elle ne l’ait jamais traité comme un père mais comme un « tuteur » ? Cela signifie-t-il simplement que les liens du sang et la paternité n’avaient aucune importance aux yeux de l’ex-pope et qu’Isabelle soit néanmoins sa fille ?…. Ou bien qu’elle est la fille de quelqu’un d’autre ?

Certains biographes, ont émis plusieurs suggestions, allant jusqu’à penser qu’il pouvait s’agir d’Arthur Rimbaud. C’est la conviction de Madame Françoise d’ Eaubonne dans son livre « La couronne de sable ».

Effectivement, Arthur Rimbaud, vers 1876, passa en Suisse avant de s’engager dans l’armée hollandaise. Rencontra-t-il Nathalie ? Ceux qui le croient s’appuient sur une ressemblance physique frappante entre le visage d’Isabelle jeune et celui d’Arthur Rimbaud tel qu’il est présenté de profil à côté de Verlaine, dans le fameux tableau de Fantin-Latour « Coin de table ».

Ils évoquent aussi le prénom d’Isabelle que portait la sœur préférée de Rimbaud ; celui de Wilhelmine, reine des Pays-Bas, dans l’armée de laquelle s’engagea Rimbaud.

Ils voient également un certain parallélisme dans le caractère et la vie vagabonde de ces deux êtres, puisque Rimbaud, comme on le sait, passa la fin de sa vie en pays musulman, se convertissant peut-être à l’islam (la légende ne veut-elle pas qu’en mourant à l’hôpital de la Conception à Marseille, sa sœur Isabelle qui était à son chevet, l’ait entendu murmurer ces mots arabes que, paraît-il, tout bon musulman prononce à cet ultime moment : « Allah Karim » ?).

Toujours est-il qu’à son retour de Russie, ayant obtenu pas mal d’argent, Vava accueillit ce cinquième enfant comme les quatre autres, et que tout ce monde-là vécut une vie de bohème dans cette villa « d’aspect vaguement sinistre » comme dit Cécily Mack Worth, biographe d’Isabelle Eberhardt.

La Suisse est à cette époque le refuge de bien des transfuges des pays autocrates, en particulier la Russie des Tsars. Inutile de dire qu’ils forment des groupes « à part », et que les Genevois, gens de mesure et d’ordre, ne voient pas d’un très bon œil tous ces excités.

Isabelle est encore une enfant. Une institutrice, Mademoiselle Guillermet, est engagée un certain temps pour lui donner des leçons. Mais, face à l’atmosphère absolument folle qui règne dans cette maison, elle ne peut résister, et, le jour où, venant donner son cours à la fillette, elle la trouva, habillée en garçon, le pied sur un x, en train de scier des bûches, elle renonça définitivement.

traitaeb300

Isabelle et ses frères n’eurent donc comme maître que Trophimowski, au savoir encyclopédique et à l’enseignement capricieux. Il faut tout de même lui savoir gré d’avoir appris à Isabelle : le Grec, le Latin, l’Allemand, l’Italien, et le Russe bien entendu … auxquels, pour Isabelle, s’ajoutera plus tard l’Arabe.

Il régnait dans cette « villa neuve », un climat invraisemblable : un chef de famille souvent ivre, déclamant sans cesse contre l’église, la société, le capital, cassant des objets, puis passant de la colère aux larmes et se frappant la poitrine en signe de contrition.

L’épouse est muette. Les enfants réagissent de façons différentes. Nicolas, l’aîné, rêve de rentrer en Russie, et, en attendant, va de plus en plus souvent à Genève, retrouver des amis politiques. Vladimir, plus faible, se réfugie dans la serre où Vava soigne ses plantes ; Nathalie II se révolte et fréquente un jeune genevois de bonne famille qu’elle finira par épouser, ce qui lui vaut les imprécations de Vava et la défense de prononcer désormais son nom dans la maison.

Restent Augustin et Isabelle.

Augustin a cinq ans de plus qu’Isabelle. C’est un adolescent très sensible, rêveur. Entre Isabelle et lui naît une intimité qui n’est pas sans rappeler celle de Chateaubriand (un des auteurs préférés d’Isabelle), et de sa sœur Lucile. Ils aiment se promener tous deux au clair de lune et faire des projets.

C’est Augustin qui, le premier, parle de quitter la maison, et, loin de désirer retourner en Russie comme son frère Nicolas et d’autres réfugiés russes, éveille en Isabelle, le désir de découvrir, loin de cette Suisse enneigée, trop proprette et trop civilisée, ces pays chauds qu’a fait connaître à Isabelle la lecture d’un de ses auteurs préférés, Pierre Loti, c’est-à-dire l’Orient avec son soleil et ses sables désertiques.

Par petites annonces, Isabelle fait la connaissance d’un légionnaire Eugène Letord, sous-lieutenant dans le Sud Constantinois, attaché à un « bureau arabe ». Il passe là-bas pour un original, fraye beaucoup plus que ses collègues avec les indigènes, s’intéresse aux coutumes et à la littérature du pays … toutes choses, que les autres ne comprennent pas, mais qui le rapprochent au contraire de sa correspondante.

Il la presse de venir faire sa connaissance. Elle hésite. Il faut dire qu’elle a rencontré à Genève un jeune turc, très beau et cultivé, professant des idées humanitaires : Archivir.

Archivir apprend l’arabe à Isabelle. Elle arrive à lire les poètes arabes dans le texte. Ils « flirtent » ensemble à Genève. Il la presse de partir avec lui. Quand il est obligé de partir pour la Turquie (où il fera une carrière de diplomate), elle lui répond orgueilleusement : « Ibo singulariter, donec transeam » (j’irai toute seule, jusqu’à ce que je disparaisse).

traitaeb300

Isabelle a maintenant 18 ans. Elle a renoncé une fois pour toutes au costume féminin, encouragée par son beau-père qui déteste les manières, les sensibleries et les coquetteries féminines. On la voit le plus souvent en burnous de fantaisie, brodé, coiffée d’un fez et chaussée de hautes bottes , ou en costume de marin russe, soit à Genève en compagnie de ses frères et amis, soit parcourant la campagne alentour sur un cheval loué. Pendant que Vladimir soigne avec son beau-père les cactus de la serre, ou s’enivre avec lui ; que Nicolas s’enfuit dans la Russie des Tsars, avec tous les renseignements qu’il a recueillis à Genève, Augustin, criblé de dettes, disparaît. On ne sait ce qu’il est devenu. Finalement on apprend qu’il s’est engagé à Bel-Abbès pour 5 ans, dans la Légion Etrangère. Augustin, qui partageait ses rêves, avec qui elle a échafaudé tant de projets …dans la Légion ! Isabelle est effondrée. Elle lui écrit des lettres, des lettres d’une amoureuse désespérée : « Qu’as-tu fait, malheureux ! Es-tu devenu complètement fou ? … Tout de toi que j’ai tant aimé, et aimé à la folie, combien de temps pourrais-je tenir ? ».

Et c’est à ce moment là, quand Isabelle est en plein désarroi, que survient … le Hasard !

Le hasard, c’est le passage à Genève (et à Meyrin) à la « villa neuve » dont il a obtenu l’adresse, par le légionnaire Augustin, d’un photographe bônois : Louis David.

Louis David vante l’Algérie à Isabelle. Augustin lui a déjà donné le goût de l’Orient. Elle a dans le Constantinois un correspondant attitré : Eugène Letord. Elle correspond également avec un vieux turc que Trophimowski a rencontré à Istanbul alors qu’il se rendait à Naples. Elle commence à connaître l’arabe. Et le contexte familial, aussi bien que cette Suisse trop petite et trop bien « peignée », lui sont devenus insupportables. Pourquoi ne partirait-elle pas ? D’autant plus que les David ont un petit logement à Bône et pourraient le lui louer !

traitaeb300

Qui pourrait la retenir en Suisse ? Vava et Vladimir sont devenus comme fous, passant leurs journées dans la serre à boire et à chanter. Il n’y a guère que sa mère. Pourquoi ne pas l’emmener ? C’est chose faite. Au printemps 1897, à 20 ans, Isabelle, accompagnée de sa mère, débarque à Bône.

Elles s’installent toutes deux d’abord rue Bugeaud, dans le logement loué par Monsieur DAVID, mais déménagent assez vite car le quartier est trop européen, au goût d’Isabelle.

isabe2
Bône : la rue Bugeaud du temps d’Isabelle EBERHARDT

Une déception : Eugène Letord a été muté dans le Sud-Oranais. Elle ne pourra donc pas le rencontrer. Elle fréquente un peu le milieu des colons, mais cette jeune fille toujours habillée en homme et fumant cigarette sur cigarette ne peut que les choquer. Alors, elle lit ses auteurs préférés : Loti, Dostoïevski, Chateaubriand, Fromentin, et un poète lyrique russe, mort très jeune, très coté à l’époque, et qui restera toujours son préféré : Nadson.

traitaeb300

Elle a fait la connaissance d’un jeune fonctionnaire et lettré tunisien dont les impressions ont été recueillies par Victor Barrucand (qui, nous le verrons plus tard, joua un rôle très important dans la vie d’Isabelle Eberhardt). Quand le jeune homme repart pour Tunis, elle échange avec lui une correspondance suivie, fort intéressante pour qui veut chercher à pénétrer la nature de cet être complexe et attachant qu’est déjà devenue notre Isabelle, à peine âgée de 20 ans. Voici un extrait de ces lettres :
« Il y a en moi des choses que je ne comprends pas ou que je ne fais que commencer à comprendre. Et ces mystères là sont fort nombreux. Cependant, je m’étudie de toutes mes forces, je dépense mon énergie pour mettre en pratique l’aphorisme stoïcien : « Connais-toi toi-même ». C’est une tâche difficile, attrayante et douloureuse. Ce qui me fait le plus de mal, c’est la prodigieuse mobilité de ma nature, et l’instabilité vraiment désolante de mes états d’esprit qui se succèdent les uns aux autres avec une rapidité inouïe. Cela me fait souffrir, et je n’y connais d’autre remède que la contemplation muette de la nature, loin des hommes, face à face avec le grand Inconcevable, seul et unique refuge des âmes en détresse ».

Ce jeune lettré tunisien, comme autrefois, à Genève, Archivir, est lui aussi tenté de l’épouser. Il le lui propose. Impossible ! Vivre dans un gynécée ! Enfermée ! Certainement non. Et puis commence à se poser un problème de nature. Isabelle en est arrivée à refuser complètement sa condition de femme. Par ailleurs, elle a et aura toujours des sens exigeants ; elle n’aime que les hommes, elle se veut être, elle aussi homme ! Il est évident qu’une sexualité de ce genre pose quelques problèmes.

Madame de Moerder s’affaiblit. Isabelle, qui l’aime cependant, la délaisse de plus en plus, s’enfermant pour lire, s’exercer à écrire. Le soir, elle se risque dans les ruelles de la Casbah où elle commence à connaître le plaisir de fumer le kif, allongée sur une natte, et de se perdre dans les longs rêves…

La mère d’Isabelle va mourir. On télégraphie à Vava. Quand il arrive, elle est déjà morte. On l’enterre au cimetière arabe des Caroubiers, Isabelle ayant prétendu que sa mère s’était convertie à l’islam, ce qui est faux. Toujours est-il que la tombe est toujours là, stèle en marbre blanc. C’est la tombe de la « Roumia ».

isabe3
Photos prises par Yves MARTHOT en 2008

Vava est reparti pour la Suisse, où, bien peu de temps après, il se retrouvera tout seul, son dernier compagnon, Vladimir, s’étant suicidé.

Que va faire Isabelle ? Son correspondant tunisien n’est plus à Tunis. Tant pis ! Elle ira quand même seule, par mer, à Tunis, ou plutôt à la Goulette où, ayant encore quelque argent, elle s’installe dans une vieille maison à terrasse qui borde la mer, et commence à écrire des « scènes de la vie indigène ». Elle achète aussi un cheval pour aller loin, toujours plus loin, vers ce Sud qui ne cesse de l’attirer.

traitaeb300

C’est à cette époque qu’il faut placer, à mon avis, l’attitude qui sera celle d’Isabelle jusqu’à sa mort, devant les grands problèmes qui se posent à tout être humain.
D’abord, ses penchants se confirment. Elle change de sexe : le sort de la femme est épouvantable. Elle n’est pas un être autonome (elle a même été créée - d’après la Bible - à partir d’un autre être, dont elle n’est qu’une partie, la côte d’Adam).

En Orient, on l’enferme, on la voile, on la marie de force. En Occident, on la marie pour des raisons de convenances, de fortunes … Donc Isabelle se veut homme. Elle prendra un nom d’homme : elle s’appellera Si MAHMOUD, c’est un nom musulman ! Car elle sera musulmane. Pourquoi ce choix ? Elle a été élevée par un athée, qui en voulait à toutes les religions (surtout à la catholique). Mais elle sent qu’elle ne peut pas être athée. Elle a besoin pour vivre, de « quelque raison de vivre plus haute que la vie », d’une foi ! Et cette foi, ce sera la foi islamique, d’abord parce que Archivir lui en a appris les rites, les cinq prières quotidiennes par exemple, et aussi parce qu’elle seule peut concilier sa « soif d’absolu » et la nature de ses avidités sexuelles. Car, sur ce point, l’islam permet des pratiques que condamnent les religions judéo-chrétiennes, et promet aux bons religieux quelle qu’ait été leur attitude dans ce monde, d’aller au Paradis d’Allah et d’y connaître la béatitude éternelle.

C’est pourquoi Isabelle, devenue Si Mahmoud, se rase la tête et prononce, en présence de deux témoins, et en levant la main droite, le serment qui la convertit à la religion coranique. « Je témoigne que Dieu est seul Dieu, et que Mohamed est son prophète ».

Si Mahmoud, à Tunis, continue à partager sa vie entre la lecture, l’écriture, les chevauchées dans les environs : Sidi Bou Saïd, Korbous, Hammam-Lif, La Marsa, Bizerte.

Il va sans dire que la vie d’une jeune personne qui vit d’une manière si étrange, vêtue en homme, chevauchant, fumant, suscite réflexions et commentaires, la plupart du temps hostiles, et même inquiets : Ne serait-elle pas un agent de l’Angleterre ? N’aurait-elle pas pour mission d’exciter les musulmans à la guerre sainte ? Car on la voit souvent reçue par de grandes familles indigènes, ou se faufiler le soir, au milieu des mendiants et des filles du faubourg Bab-Ménara. Certains européens vont jusqu’à dire qu’on devrait l’expulser.

Elle aussi commence à se lasser de Tunis. Cette étape lui a servi à se connaître elle-même. Elle pense être arrivée au résultat cherché : l’islamisme, qui lui permet de faire la part entre la chair qu’il ne faut pas craindre de contenter à moins d’être hypocrite, et l’âme qu’on se doit de purifier par tous les moyens : jeûnes, prières. Mais elle sent qu’elle doit quitter la ville, et s’enfoncer plus loin…

C’est à ce moment-là qu’arrive une lettre d’Augustin : il s’est marié, habite Marseille, mais en ce moment, il se trouve à Meyrin, au chevet de Vava, très malade, et qui la demande. Il reste à Isabelle un peu d’argent, assez, heureusement, pour le voyage. En mai 1899, elle retrouve Augustin à la gare de Genève. Il la conduit auprès de Vava mourant et sans un sou, car il n’a rien pu toucher de l’héritage des de Moerder, et vit d’expédients. Isabelle le soigne avec sollicitude. Le 14 mai, Vava meurt.

traitaeb300

De retour à Tunis, Si Mahmoud n’a plus qu’une idée …quitter cette ville et s’enfoncer vers le Sud, connaître le Sahara. Elle achète un nouveau cheval, passe par Timgad, atteint Biskra. Son but : El-Oued où elle espère trouver le sous-lieutenant Eugène Letord, son correspondant africain. Mais pour dépasser Biskra, il faut une autorisation du Bureau des Affaires Arabes, dirigé par un certain Capitaine Susbielle. Il part en convoi le lendemain pour Touggourt et invite Si Mahmoud à se joindre ce convoi. L’affaire semble réglée.

Mais dans la soirée, Isabelle apprend par deux indigènes que le capitaine Susbielle est détesté des arabes, qu’il les brutalise (il aurait même frappé des marabouts) ; elle décide donc de partir avec les deux indigènes et non avec le convoi du capitaine Susbielle.

C’est ce jour-là, 18 juillet 1899, que Si Mahmoud fit connaissance avec le Sahara, réalisant ainsi le rêve qu’elle caressait depuis si longtemps, lorsque, avec Augustin, en plein cœur de la Suisse, ils oubliaient les montagnes du Jura toutes proches se voyaient déjà brûlés de soleil au milieu des sables…

Il est heureux Si Mahmoud! libre, chevauchant loin des villes avec des hommes qui le prennent pour un homme. Mais c’est l’arrivée au bordj d’Ouargla où il va retrouver le Capitaine Susbielle! Discussion orageuse. Finalement, le capitaine donne son visa, mais interdit qu’on escorte Si Mahmoud!

Terrible voyage que ce voyage d’Ouargla à Touggourt ! La fièvre des sables s’est emparée d’Isabelle. Elle est malade. Son cheval manque de s’enliser dans les sables mouvants. Heureusement elle rencontre des musulmans qui lui servent de guides. Ils l’aident, lui font admirer au passage les « koubbas » où reposent les « marabouts ». Elle leur demande s’il y a aussi des « maraboutes ». Oui, il y en a une à Lalla Fatma, sainte et prophétesse, Lalla Zeïneb. Avec ses compagnons, des bédouins, elle fait halte dans une zaouïa, et presque toute la nuit, s’entretient de la religion coranique.

Et c’est l’arrivée à Touggourt, puis à El-Oued qui la fascine ! C’est la porte du « Souf », le pays des palmiers et des koubbas blanches. Mais de nouveau, le paludisme terrasse Isabelle. Elle est contrainte de s’en retourner sur Bône, mais en se promettant bien de revenir dès que possible dans ce Sud qui exerce sur elle un pouvoir presque magique.

Rentrée à Bône, elle rencontre enfin Eugène Letord. Que se passa-t-il entre eux ? On ne sait. Ils furent probablement déçus mais restèrent bons amis. Il lui donna probablement aussi quelques subsides car elle était absolument démunie à cette époque.

Pour survivre, elle se fit secrétaire auprès d’un collecteur d’impôts dans le Sud Tunisien ce qui lui inspira certaines de ses nouvelles, puis rentra à Bône. Plus d’argent. Une seule chose à faire : regagner Marseille où vit son frère Augustin, puis, peut-être Genève, la « villa neuve » si elle ne peut faire autrement.

traitaeb300

C’est l’hiver 1899. Isabelle Eberhardt est en Suisse. Il fait très froid. La villa est abandonnée, pillée. Impossible d’y rester. Alors, Genève ?

Elle s’y installe quelque temps, dans une petite chambre, tâchant d’écrire quelques nouvelles et de trouver un éditeur. En même temps, elle se lie avec un groupe de ces révolutionnaires russes exilés que ses frères fréquentaient autrefois. C’est avec une certaine Vera Popova, étudiante en sciences et athée, dont la devise est « l’homme seul est la mesure de l’homme » qu’elle se lie. Mais un abîme les sépare : Isabelle, elle, a besoin d’un Dieu.

Vera est rappelée par son organisation pour une « mission ». Isabelle reste bien seule. Elle caresse toujours l’espoir de retourner en Afrique (nous lisons dans ses « Journaliers » à cette date, ces mots : « aller là-bas, à Ouargla, au seuil du grand océan de mystère qu’est le Sahara et s’y fixer …»). N’ayant aucun moyen de réaliser son projet, elle se décide à rejoindre Augustin qui a quitté Marseille pour la Sardaigne ; il habite maintenant à Cagliari, avec sa femme et une petite fille qui leur est née.

En Sardaigne, Isabelle passe son temps à fuir la maison de son frère. Elle déteste sa belle-sœur qu’elle a affublée du surnom de « Jenny l’Ouvrière » et qu’elle considère comme une « médiocre ». Ses randonnées lui rappellent l’Afrique. Mais comment y aller sans argent ? Il faut à tout prix « publier ». Et pour publier, il faut aller à Paris, centre de toute vie intellectuelle.

Elle réunit un peu d’argent, et la voilà à Paris, toujours en burnous blanc et turban.

A qui s’adresser ? C’est alors qu’elle se souvient de ce vieux turc que Vava avait connu à Istanbul, avant de s’installer à Genève, qui avait correspondu avec elle et lui trouvait du génie. Elle va le voir, ils discutent longuement, le vieux turc complète son initiation à la religion musulmane. Son « soufisme » la séduit, fondé sur l’ascétisme, le renoncement, et la piété qui peuvent conduire à l’extase, et même à la vision prophétique.

Mais en attendant de retrouver cet Orient, pourquoi, pour avoir des fonds, ne pas tenter du journalisme ? Un nom féminin, à cette époque, domine le journalisme : c’est celui de Séverine, qui écrit dans le journal « Gil Blas ». Elle est belle, altière, publie des pages très osées, surtout pour l’époque, se mêle un peu de tout.

Séverine la reçoit bien, mais rompt vite quand elle s’aperçoit qu’Isabelle repousse ses avances. Cependant durant ces quelques semaines, elle a introduit la nouvelle venue dans un salon très curieux, très cosmopolite, où évoluent des personnalités, de tous genres, le salon de la petite-nièce de Napoléon, une vieille dame, la Ratazzi.

Et voilà que l’inattendu arrive encore une fois !

traitaeb300

Dans ce salon, où se côtoient tant de gens, fréquente une certaine Marquise de Morès, née américaine et très riche, qui a épousé un noble français, Antoine de Vallonbrosa, marquis de Morès, député et antisémite notoire. Ce gentilhomme féru d’exploration avait disparu sur la frontière tunisienne de la Tripolitaine. Ne voulant pas avoir recours au gouvernement d’alors, dont elle ne partageait pas les idées, la marquise de Morès avait résolu d’entreprendre elle-même des recherches pour retrouver les assassins ? de son mari. Quand elle sent le grand désir de Si Mahmoud de retourner en Afrique, elle n’hésite plus. Elle l’engage immédiatement comme « détective privé ». Il aura tout l’argent nécessaire. Immédiatement, Si Mahmoud accepte et part, muni d’un solide viatique, sous prétexte d’une mission qu’il oubliera aussitôt d’ailleurs.

Car, ce n’est pas vers les confins tuniso-tripolitains que nous retrouvons bientôt Isabelle Eberhardt. Non, elle s’en va vers le pays qu’elle aime entre tous, El-Oued. Elle y arrive après avoir débarqué à Alger, puis en train et à dos de mulet.

Là, elle reprend ses habitudes de chevauchées, de rêveries, de fumeries, un peu - très peu - d’écriture, lorsqu’un soir surgit devant elle un beau spahi, superbe dans son burnous bleu et son manteau rouge. C’est un maréchal-des-logis. Son nom : Slimène Ehni.

Slimène Ehni, sous son apparence de bonne santé, est assez délicat. Il a quelques notions de culture française, mais c’est un profond religieux coranique. Une liaison se noue rapidement entre Isabelle et lui. Ils vivent alors ensemble… Peut-être même un marabout les a-t-il mariés à la mode musulmane ? Nous ne le savons pas.

Là dessus, la marquise de Morès apprend que Si Mahmoud se désintéresse complètement de la mission qu’on lui a confiée. Elle supprime les subsides envoyés jusque là régulièrement. Que va faire le couple ? Car il s’agit bien certainement d’un couple ! Slimène est subjugué par Isabelle, sa science coranique. Il a pour elle une véritable adoration. Quant à Isabelle, elle comprend vite que cette liaison ne peut lui suffire, ne lui suffira jamais ; et, de nouveau, elle se prend à rêver d’errance, de déserts, de solitude, de dévotion…

Elle se met en rapport avec la zaouïa très célèbre de GUEMAR, fondée par le marabout Sidi-Brahim. Si elle s’y retirait quelque temps, pourquoi ne deviendrait-elle pas, plus tard, elle aussi, maraboute de cette confrérie, celle des Kadryas ?

Sidi-Brahim vient de mourir. Son tombeau est au centre de la zaouïa, afférent à la mosquée. C’est son fils Sidi-Hussein qui lui a succédé. Il accueille bien Si Mahmoud, et là, commence la véritable « initiation » d’Isabelle Eberhardt. Il lui apprend, en particulier, une formule spéciale la « dikr » qui, si on la répète inlassablement, accompagnée d’un balancement du torse, peut amener au but recherché par tout membre de la confrérie : l’extase. On lui remet aussi le chapelet, elle appartient désormais à la confrérie « Kadrya ». (Remarquons au passage que Slimène Ehni appartient, lui aussi, à la même confrérie).

traitaeb300

Revenue à El-Oued, Si Mahmoud reprend sa vie d’autrefois, fréquentant quelques européens (surtout des militaires) et en particulier des musulmans. Elle reçoit aussi quelques visites assez fréquentes de son initiateur Sidi Hussein, ce qui, dans le petit bourg, on s’en doute, suscite beaucoup de ragots.

La maladie la guette à nouveau. Il est évident que, sur tous les plans, elle mène une vie qui n’a rien de très hygiénique, rien de très reposant : boisson (raki), fumeries (kif), excès érotiques, jeûnes exaspérés par le Ramadan, qu’elle outrepasse même pour se mortifier davantage ! Résultat : séjour à l’hôpital d’El-Oued.

Puis coup de théâtre : le 23 janvier 1901, le régiment de Slimène Ehni est muté à Batna. Comment faire. Il faut trouver l’argent pour payer toutes les dettes avant de quitter El-Oued. Le couple implore le cheikh le plus important de la secte Kadrya, près d’El-Oued, Si Lachmi. Ce dernier lui donne quelque argent et devant l’ardeur religieuse de Si Mahmoud lui propose d’aller avec lui en pèlerinage sur la tombe de son père, à Béhima, à une vingtaine de kilomètres. Il y a là un marabout réputé pour sa sainteté.

Isabelle accepte, et en compagnie de Slimène, arrive à Béhima le 27 janvier 1901. On se rend chez un ami du cheikh, Brahim Ben LarbiI, qui lui offre une collation. Puis Si Lachmi, qui n’est plus très jeune, se retire pour se reposer, et Isabelle reste à discuter avec Ben Larbi. Elle est revêtue de son burnous, et, comme on lui a donné à lire un document, son capuchon est baissé. Soudain, c’est un choc très violent, à la tête, puis un second, terrible, au coude. Elle a juste le temps d’apercevoir l’homme déguenillé qui vient de la frapper de deux coups de sabre, puis s’évanouit.
Cet homme, dont on s’est saisi, est connu du cheikh de Béhima. C’est un certain Abdallah ben Mohamed, un bon musulman, parait-il, mais de la secte des TIDJANIA, opposée à celle des Kadryas. On lui demande pourquoi il a frappé quelqu’un qui ne lui voulait aucun mal. Il ne répond qu’une chose : « Allah a armé mon bras ; Allah m’a dit de le faire ».

Si Lachmi, réveillé par tout ce tapage, ordonne d’envoyer une dépêche au Bureau Arabe pour avertir les français, et, en attendant, d’emprisonner le coupable.

Quant à Isabelle, elle est transportée dans l’hôpital militaire de l’endroit. Elle aurait certainement été tuée s’il n’y avait pas eu, par hasard, une corde à linge au-dessus de sa tête, et le capuchon, pour la protéger. La blessure à la tête n’est pas très grave ; celle du coude est plus sérieuse. On craint l’infection. Elle est soignée par le docteur Taste, médecin militaire, consciencieux et humain qui désinfecte, recoud, avec beaucoup de soin, mais des moyens assez rudimentaires, et, évidemment, beaucoup de souffrances pour le pauvre Si Mahmoud!

Le séjour à l’hôpital ne peut que favoriser la méditation d’Isabelle, qui finit par penser que l’attentat a bien été décidé par Allah pour renforcer sa dévotion. Les musulmans qui l‘entourent le pensent aussi ; elle est devenue pour eux, puisqu’elle a pu échapper par la volonté d’Allah, à un attentat de ce genre, une vraie « maraboute », qui a la « baraka » !

Sortie de l’hôpital, un mois après, elle reprend la route, non plus vers El-Oued (puisque Slimène Ehni n’y est plus) mais vers Batna où il se trouve maintenant. C’est bien loin ! Elle chevauche, médite au cours de nombreuses haltes, au bord des chotts qu’elle décrit dans ses livres comme (je cite) « des vestiges d’une eau morte, oubliée, où règnent maintenant le sel amer, la glaise stérile, le salpêtre et l’iode ». Enfin, ce sont les monts de l’Aurès, et, à quelques kilomètres de Biskra, le beau spahi Slimène accouru à cheval à sa rencontre !

Désormais, après ses méditations à l’hôpital et dans le désert, Si Mahmoud est en pleine possession de son idéal religieux. C’est ce « soufisme » qu’on peut (grossièrement) résumer ainsi :

- désintéressement total à l’égard des choses, et surtout des biens de ce monde,
- amour de tout ce qui souffre,
- effort incessant vers l’incarnation totale de l’être dans l’absolu, le divin.

Et Slimène ? Il l’admire toujours et s’efface de plus en plus devant sa compagne mais il est déconcerté. Elle le dépasse trop ! De plus, ils sont très pauvres, ce qui l’irrite. Au contraire, Isabelle a l’impression qu’elle est arrivée au but : le dénuement total, presque la sainteté. Elle passe son temps à soigner les malades (elle a quelques notions de médecine, et évidemment, d’hygiène) et à traduire des poèmes d’arabe populaire (la chanson du « Laveur des morts », un de ses plus beaux poèmes date de cette époque).

Et voilà qu’on l’avertit « officieusement » d’une suite inattendue de l’attentat. Elle va être expulsée d’Algérie, sinon comme espionne, du moins comme « cause de troubles ». Cet avis et ce dénouement la font rentrer en France.

Complètement dépourvue d’argent, après une traversée effroyable, par un temps épouvantable, sur le pont, en vareuse de marin et pantalons européens, sous le nom de Pierre Mouchet, elle arrive à Marseille en mai 1901, et, évidemment, se rend chez son frère Augustin, revenu de Sardaigne et réinstallé à Marseille dans un tout petit logement d’une pièce et cuisine, avec sa femme et sa fille. Elle se réfugie dans l’écriture, écrit ses souvenirs d’El-Oued (qui est son paradis) qui prendra place dans « Notes de route », envoie, sans succès, des textes à la Dépêche Algérienne.

Pendant ce temps, on instruit le procès d’Abdallah. Il doit avoir lieu à Constantine et Isabelle doit évidemment s’y trouver. A grand’ peine, elle réussit à avoir l’argent du voyage, s’embarque sur le Touache, débarque à Philippeville et arrive à Constantine où doit se dérouler le procès le 18 juin 1901. Deux jours avant est arrivé Slimène qui a pu obtenir un congé. Arrivent aussi le cheikh Si Lachmi et trois indigènes convoqués comme témoins.

Abdallah, conseillé par la défense, ne parle plus d’Allah et de l’ordre divin qui lui avait été donné pour frapper mais dit seulement qu’il a voulu supprimer une musulmane qui outrageait la religion par sa tenue et sa conduite. Isabelle, elle, (qui a revêtu pour la première fois une tenue de femme musulmane) dit ce qui est, c’est-à-dire la rivalité qui existe entre les Kadryas et Tidjanias. L’avocat de la défense parle de la personnalité d’Isabelle qu’il présente comme une aventurière, et insiste surtout sur le fait qu’elle s’habille de vêtements masculins (rappelez-vous Jeanne d’Arc !) c’est elle qui devient l’accusée et non la victime ! Malgré tout, la peine tombe : Abdallah est condamné à la réclusion à perpétuité. Mais Isabelle est officiellement expulsée d’Afrique du Nord.

traitaeb300

Avant de quitter l’Algérie, elle signe le recours en grâce d’Abdallah : la peine est commuée en 10 ans de réclusion. Elle en est arrivée à le croire vraiment « envoyé de Dieu » pour la faire pénétrer plus avant dans sa foi (alors qu’en réalité, il y avait peut-être une manipulation politique à la base de toute cette affaire ; mais ce n’est pas notre propos !).

De retour chez son frère, à Marseille, Isabelle connaît vraiment la misère. On a bien publié deux de ses nouvelles dans un journal d’Alger, mais ce n’est pas grand chose ! Augustin donne quelques leçons d’allemand par-ci, par-là. A la lettre, ils n’ont pas de quoi manger ! Isabelle n’hésite pas. Elle entraîne Augustin et tous deux se font embaucher sur le port comme dockers : 35 sous par jours ! Elle ne déteste pas trop cette vie. C’est dur, bien sûr. Mais on côtoie des algériens, tunisiens, marocains, turcs. Ça lui rappelle le pays qu’elle aime. Le soir elle travaille à un roman : « le Trimardeur ». Malgré tout, cette situation ne peut s’éterniser.

Slimène Ehni, à Batna, est malade, à l’hôpital. Il est, lui, de nationalité française et voudrait bien obtenir un congé de maladie. Il viendrait à Marseille épouser Isabelle à la française et, ayant acquis par mariage la nationalité française, elle échapperait au verdict de Constantine et pourrait repartir avec son mari pour l’Algérie. Mais (il le demande timidement par lettre à Isabelle), ne pourrait-elle pas s’habiller en femme, porter perruque (elle a la tête complètement rasée), cela choquerait moins et faciliterait les choses.

Isabelle répond d’une façon péremptoire : « Je suis ta femme devant Dieu et devant l’Islam. Mais je ne suis pas une vulgaire fatma, je suis aussi ton frère Mahmoud plutôt que la servante de son époux qu’est toute femme arabe ».

Le colonel qui s’est intéressé à toute l’aventure, le colonel De Rancogne finit par obtenir le congé demandé par Slimène ; et le 17 octobre 1901, Slimène Ehni et Isabelle Eberhardt, habillée cette fois en femme européenne, se marient à la mairie de Marseille. Ils habitent quelque temps rue de Grignan, puis en janvier 1902, repartent pour Bône où, à la Casbah, vit la famille de Slimène.

traitaeb300

Il est évident que la vie commune avec une famille musulmane comme celle de Slimène, très pauvre et très attachée aux coutumes ancestrales ne peut durer longtemps : une femme indépendante, qui sort sans voile, discute avec les hommes, boit de l’alcool, fume… ! Isabelle la subit cependant quelque temps, le temps que son mari soit libéré de son engagement (il doit l’être en février).

En attendant, elle entreprend de le faire travailler dans l’espoir de briguer, après sa libération, un petit emploi dans l’administration française. Elle se fait instituteur. Slimène a de la bonne volonté, mais il n’est très doué, ni très travailleur. Elle, comme toujours, écrit, envoie quelques nouvelles à la Dépêche Algérienne, prie, médite. Enfin, en février, tous deux partent pour Alger, où, dans une petite chambre, rue de la Marine, c’est toujours la même vie : un peu d’études pour Slimène, quelques nouvelles publiées, mais toujours la pauvreté, presque la misère...

traitaeb300

Une idée vient alors à Isabelle. Au cours de son procès un seul journal l’a soutenue, un seul journal s’est élevé contre l’arrêt d’expulsion la concernant. C’était - elle s’en souvient bien - un journal d’Alger : « Les Nouvelles », et le rédacteur signait Victor Barrucand. Elle décide d’aller le voir.

Victor Barrucand, est un homme de gauche, un « rouge » disait-on à l’époque, adorateur de Zola et de Bakounine, arabophile de surcroît. Il s’essaye au roman (il en a publié un) et songe à fonder un journal à lui, si possible un périodique en français et en arabe. Il invite Isabelle dans sa belle villa de Mustapha. Elle vient, toujours en fez et burnous. Quant à lui, veuf de fraîche date, il éprouve une grande curiosité et un sentiment un peu trouble devant cet être qui est ni homme ni femme.

C’est dit : dans le journal que Victor Barrucand va créer, l’Akbar, rédigé moitié en français, moitié en arabe, il offre un poste fixe à Isabelle. Quoique Barrucand ne soit pas très bon payeur, c’est quand même la fin de la misère. Les invitations se succèdent à la villa de Mustapha. Isabelle, (qui n’est pas insensible au confort et au luxe) finit par devenir la maîtresse de Barrucand (à sa manière !).

Un peu plus de confort pour le ménage Ehni qui, de la rue de la Marine, se transporte dans un petit appartement un peu plus grand et plus propre, rue du Soudan. Isabelle collabore à l’Akbar, mais à nouveau, le dégoût de la ville s’empare d’elle, le démon du voyage, de l’errance, de la solitude. Elle veut revoir son cher désert, là où l’on est libre, où le fort n’écrase pas le faible, et où on peut se retrouver seul avec Dieu. Barrucand qui s’en aperçoit, trouve un moyen : un reportage dans le Sud.

But du voyage : El-Hamel (en passant par Bou-Saada). Isabelle prendra un train de marchandises jusqu’à Bordj-Bou-Arréridj ; puis la diligence jusqu’à M’Sila, puis c’est à dos de mule qu’elle arrivera à Bou-Saada.

Là au bureau du Cheik, elle demandera un sauf-conduit pour El-Hamel, où, pour le compte de l’Akbar, elle doit rencontrer une sainte femme : Lella Zeineb et se rendre au sépulcre, devenu lieu de pèlerinage de Sidi Mohamed Belkassem père de Lella. Elle a le sauf conduit et arrive à El-Hamel.

Lella la reçoit dans une cellule. Elle dirige la confrérie Rhamanya alors qu’Isabelle, nous le savons, est Kadrya. Différence essentielle entre les deux confréries : la Kadrya est dirigée vers l’action, la confrérie Rhamanya, vers la contemplation.

Lella Zeineb fait grande impression sur Si Mahmoud, elle a le visage émacié par les jeûnes, presque immatériel, désincarné.

On visite le sépulcre de Mohamed Belkassem ; prières, extase. Retour d’Isabelle à Alger, où une bonne nouvelle l’attend : Slimène est tout joyeux il a réussi à son examen et il est nommé Khodja (secrétaire de commune-mixte) à Tenès. C’est pour le couple la sécurité assurée !

traitaeb300

Les voilà arrivés à Ténès par la diligence d’Orléansville. (C’est le 7 juillet 1902.) La ville de Ténès est le type de ces petites villes du début du siècle en Algérie, avec sa petite colonie d’européens et ses petites guerres de clans. Le couple rend visite au commissaire Arnaud (connu plutôt sous le nom de Randau, son pseudonyme en littérature. Il écrira plus tard sous ce nom une biographie d’Isabelle Eberhardt. Etonné devant ce couple bizarre, mais très content. Il a pris quelques renseignements et, comme il est très curieux, il est ravi de voir de près ce Si Mahmoud dont tout le monde parle. Ce n’est pas qu’elle soit très attrayante : toutes ses aventures l’ont au contraire, passablement enlaidie : cheveux ras sous le turban, peau blême, bouche jaunie par la cigarette et presque complètement édentée, très maigre… Mais elle peut être très intéressante. Il est ravi également car, anti-conformiste, il prévoit les remous que va susciter dans la petite coterie bourgeoise de Ténès l’arrivée d’une personnalité aussi originale ! Randau, (ou Arnaud), fait donc très bon accueil à Isabelle et à son mari et les présente à un petit groupe de ses amis, en particulier Marival, juge de paix et romancier et Carayol, fonctionnaire et grand chasseur. Marival met sa bibliothèque très riche, à la disposition d’Isabelle qui en profite avidement (c’est là qu’elle peut pour la première fois approfondir une culture extrêmement disparate jusque là et faire la connaissance de quantité d’auteurs qu’elle ignorait, surtout les modernes : surréalistes, symbolistes : Baudelaire, Mallarmé …. Randau l’aide aussi à faire paraître ses nouvelles dont certaines sont publiées à l’Akbar, d’autres même au « Mercure de France ». Victor Barrucand, fondateur et directeur de l’Akbar (nous le savons), passe à Ténès en 1903 pour une tournée de propagande et promet d’éditer d’autres œuvres qu’Isabelle lui soumet.

Mais, comme le prévoyait Randau, toute une partie de la colonie française est déchaînée contre Isabelle, et en avril 1903, un journal local « l’Union Républicaine », publie sous la signature « courageuse » d’« Otto Mobyl » une « Lettre de colon » accusant Barrucand et Isabelle sa complice, d’agitations auprès des indigènes, et même ce malheureux et parfaitement innocent Slimène Ehni, d’extorsion de fonds !

A Alger, où parviennent les échos de cette zizanie, c’est la clameur « Encore cette Isabelle Eberhardt! ». Mais Isabelle porte plainte et elle a gain de cause. Sa santé est néanmoins ébranlée. Elle retourne à la zaouïa de Lella Zeineb où elle rencontre un « taleb » qui lui conseille de se rendre à la Zaouïa de Zinaya au Maroc près de Béchar. Là elle sera à la source de toute pureté. C’est le marabout Sidi-Brahim qui y règne et il lui fera bon accueil. Isabelle promet d’y penser mais c’est beaucoup trop loin. Pour l’instant il lui faut regagner Ténès.

Elle y mène une vie étrange ; tantôt elle fait la fête, s’enivre, tantôt elle s’enferme et s’abîme dans des réflexions morbides et désespérées. Tout cela ne peut qu’aggraver un état maladif, fait de paludisme, d’éthylisme, d’aventures charnelles, de neurasthénie. Elle est la proie d’étranges visions. Il lui semble qu’elle se dédouble « j’étais comme toute environnée de mon moi » dit-elle un jour à Randau. Et un autre jour, elle arrive chez lui, dans un état épouvantable : elle s’est vue au centre d’un combat que se livraient deux armées d’hommes revêtus de cottes de mailles, un homme immense dominant les autres lui a fait un signe, puis la vision a disparu. C’est sûrement un de ses ancêtres qui lui annonce sa mort prochaine...

traitaeb300

La cabale contre le ménage s’amplifie. Slimène ne peut plus résister, il demande sa mutation ; il est muté près de Sétif. Isabelle elle, rentre à Alger où Barrucand lui offre l’hospitalité. Il l’enverra, dès quelle sera un peu mieux, dans le Sud Oranais pour une série de reportages.

traitaeb300

C’est à Aïn Séfra qu’il l’envoie, et pour des raisons très précises. Aïn Séfra est tout près des zones frontalières du Maroc. Or, depuis quelque temps, les tribus marocaines franchissent la frontière et font des razzias en Algérie. Le sultan du Maroc, Abdul-Aziz n’a pas assez d’autorité pour intervenir. Cette zone frontalière est interdite aux Français qui ne peuvent rien contre les razzias marocaines.

Les incidents se multiplient. C’est le poste de Taghit qui est attaqué par le fanatique Bou Amama. Puis c’est la bataille d’El Moungara qui fait 36 morts et 47 blessés.

A l’hôpital d’ Aïn Séfra, où Isabelle est obligée de s’aliter dès son arrivée (elle est à nouveau tombée malade), les blessés affluent, quelques-uns sauvagement torturés.

A peine rétablie, Isabelle, pour accepter sa mission de reporter, en compagnie d’un jeune collègue envoyé du « Matin » de Paris et d’un peintre : Maxime Noiré, parcourt la région de Figuig, prenant des notes, mais se laissant parfois aussi aller à des débauches et des saouleries abominables.

Elle sent qu’il lui faut changer de vie, car elle va sombrer, et c’est alors que l’idée lui vient de partager la vie militaire et disciplinée des « goumiers ». Elle est acceptée sous le nom de Si Mahmoud, bien entendu. Les escarmouches avec les pillards marocains se succèdent. Le lieutenant des goumiers interdit la sortie du camp. Isabelle n’en tient pas compte. On lui applique la peine militaire. Elle a voulu être traitée en homme et en soldat ! Elle le sera ! On l’attache par une courroie à l’éperon d’un tirailleur et elle suit le convoi toute la journée, à pied, dans les sables. C’est un calvaire ! Aucune plainte. Subir cette torture sans faillir, c’est pour elle, une preuve d’orgueil, de virilité, et aussi de ce « mépris du corps », base de ce « soufisme » qui est sa religion.

De retour à Alger, pendant quelques mois, elle retrouve une vie plus calme. Slimène est devenu un ami, presque un enfant pour elle ; elle jeûne, elle prie. Elle écrira aussi un recueil qui deviendra « Dans l’ombre chaude de l’Islam ».

traitaeb300

Encore une fois, le hasard va intervenir dans cette vie exceptionnelle : au cours d’un petit voyage autour d’Alger, pour un reportage, en octobre 1903, elle fait la connaissance du lieutenant Berriau, chef de Bureau Arabe de Beni-Oussif.

Berriau apprend qu’elle est allée dans la région d’ Aïn Séfra. Il parle d’elle à un de ses supérieurs, qui devait devenir illustre et qui n’est autre que le général Lyautey.

traitaeb300

Lyautey avait fait ses preuves en Indochine, sous Gallieni, puis à Madagascar. Il venait d’être envoyé sur le territoire d’Aïn-Sefra pour le pacifier. Il partageait en effet la méthode de Gallieni sur le colonialisme, une méthode « sans coup d’éclat, plutôt de cheminements que d’assauts, qui n’aboutissent qu’exceptionnellement à une grande affaire… » « Il faut que nos soldats, fidèles à ces instructions, se transforment, dans une large mesure, en agriculteurs, en instituteurs, en ouvriers d’art, etc. », disait Gallieni.

Ces idées ne sont pas faites pour déplaire à Isabelle. Quant à Lyautey, quand on lui parle d’Isabelle Eberhardt il ne peut être que passionné par le romanesque de cette vie. Il songe aussi qu’on pourrait l’utiliser. Qui mieux qu’elle, pourrait connaître la population musulmane, la pénétrer, s’entretenir avec les cheiks, s’introduire dans les confréries religieuses ? Elle est respectée des indigènes : quel admirable « agent de renseignements » elle pourrait être !

Il est donc bien décidé à la faire collaborer à son œuvre de colonisateur. Etrange collaboration entre un officier distingué, élégant, élevé dans la plus grande rigueur, et le catholicisme le plus étroit et une nomade souvent miséreuse, élevée dans un climat de bohème et l’athéisme le plus complet !

Isabelle est transportée de joie : on la prend au sérieux ! On lui confie une mission presque officielle ! Et Lyautey la séduit (il était d’ailleurs parfaitement séduisant !). Il lui donne tous les moyens nécessaires pour une descente dans le Sud Oranais : argent, laissez-passer, lettres de crédit. Elle doit aller dans la région de Figuig jusqu’à Colomb Béchar et pousser même jusqu’à Kenadsa, en territoire sous mandat marocain.

La région de Figuig elle-même, avait été jusque là sous mandat marocain, mais prenant prétexte de razzias trop fréquentes, les spahis venaient d’y pénétrer, et y étaient demeurés (un peu clandestinement).
Le chef des pillards, le plus redouté, Ben Amama, était descendu vers le Sud, et, les Français étant restés sur place, une petite ville y était née : Colomb Béchar. Si Mahmoud pouvait donc, en toute sécurité y pénétrer et, grâce au sauf-conduit de Lyautey, pousser même jusqu’à Kenadsa pour accomplir ce qui sera sa dernière mission.

Pourquoi Kenadsa ? C’est qu’à Kenadsa régnait (on peut employer ce terme) un des plus importants, le plus important peut être, de tous les marabouts, le soufiste, très lettré et très éclairé : Sidi Brahim, (dont Randau avait déjà parlé à Isabelle lorsqu’elle se trouvait à la zaouïa de Lella Zeineb)

Sidi Brahim était le chef incontesté de la secte de Zianya ; son prestige était si grand que Lyautey était persuadé que de lui dépendait en grande partie le ralliement du Maroc aux Français, ou, au contraire, le déchaînement de la guerre sainte contre les envahisseurs.

Si Mahmoud part donc pour cette mission, doublement heureux : importance de son action, et possibilité d’étudier à fond le soufisme à sa source. Elle se présente comme un jeune lettré tunisien voyageant pour étudier le coranisme.

traitaeb300

Arrivé à la zaouïa de Kenadsa, Sidi Brahim le reçoit. C’est un vieillard bienveillant. Il lui explique le soufisme marocain, plus sévère que l’algérien : silence, retraite, jeûne, prière. Dans la journée participation à la vie commune : cuisine, lessive, justice, hôpital. Le soir, danses et aussi prière en commun, suivie de discussions religieuses. Et, dans chaque cellule, souvent, prières et méditations, pour arriver à l’extase qui, dans le soufisme, « abolit le corps » et « élargit l’âme ».

Puis elle obtient de Sidi Brahim l’autorisation de sortir de la zaouïa et de parcourir les alentours, en costume marocain, car si elle gardait son vêtement algérien, on pourrait lui faire un mauvais sort. « Pour les marocains, l’Algérie s’est rendue aux Français, et les Algériens sont des renégats. »

Elle prend donc des notes qu’elle espère pouvoir publier une fois rentrée chez elle. Elle se sent lasse, et de nouvelles hallucinations la reprennent ; elle comprend qu’elle ne peut plus s’attarder davantage. Il faut qu’elle rentre. Elle est à bout de forces.

C’est à grand’ peine qu’elle rejoint Aïn Séfra. Et c’est pour entrer à l’hôpital. Mais elle a loué deux pièces dans les bas quartiers de la ville, le quartier indigène. L’oued, presque toujours à sec, coupe la ville en deux. C’est évidemment dans la haute ville que résident les quelques civils européens, et que se trouvent les logements des officiers, et la caserne qu’on appelle « La Redoute ».

Le 20 octobre 1904, malgré le docteur qui ne la trouve pas assez remise, elle quitte l’hôpital. C’est que Slimène, son mari, qui est toujours à Sétif, a un congé et doit venir la voir. Elle lui a préparé un bon couscous et acheté du bon vin pour ces retrouvailles.

Il arrive par le train du matin. Ils sont tous deux très malades et se trouvent très changés, mais naturellement, ne se le disent pas. A neuf heures du soir, alors qu’ils sont sur la véranda, il fait grand vent. Et soudain, c’est la catastrophe ! A travers l’oued desséché, se rue un torrent jaune, boueux, écumant. Les flots arrachent les toits, déracinent les arbres. Tout le bas quartier est submergé. Le pont est coupé en deux.

Le général Lyautey est alerté immédiatement. Mais il ne peut rien. « Ce n’est, écrira-t-il à sa sœur, qu’à dix heures du soir, avec de l’eau jusqu’au ventre, que j’ai pu gagner l’autre rive. Bilan : trente victimes.

Slimène est retrouvé vivant. Il dit que sa femme a été emportée par les eaux. Lyautey charge des recherches, le lieutenant De Coustel. On cherche longtemps, sans rien trouver. Puis, (c’est le lieutenant De Coustel lui-même qui le racontera plus tard, devenu Général, à Mme Henriette Célarié qui fait paraître l’article dans le journal « Le Temps » en 1934), De Coustel revint vers les ruines de la maison d’Isabelle Eberhardt « une odeur effroyable sortait des décombres ».

On se mit à déblayer ; sous une poutre, le corps parut ; les jambes étaient ployées sous la nuque, « d’un geste instinctif, Isabelle avait noué ses mains »

C’est ainsi que mourut Isabelle Eberhardt, à l’âge de 27 ans.

traitaeb300

Le Général Lyautey s’occupe des obsèques. Il choisit une place dans le cimetière musulman et fit enterrer Si Mahmoud sous deux dalles de basalte, avec les deux noms en français et en arabe. Sur la plus grande des dalles était gravé un verset du coran.

Apprenant qu’un manuscrit avait disparu dans l’inondation (pages rapportées du Sud-Oranais), il fit remuer la terre pendant des jours et des jours. Les soldats retrouvèrent à peu près la totalité des pages que, plus tard, Victor Barrucand fit paraître sous le titre : « Dans l’ombre chaude de l’Islam », l’œuvre la plus connue d’Isabelle Eberhardt.

Voici la liste de ses principale œuvres, toutes posthumes :

  • 1904 - « Dans l’ombre chaude» sous signature d’Isabelle Eberhardt, seconde édition.
    - « Dans l’ombre chaude de l’Islam » chez Fayolle, sous la double signature d’Isabelle Eberhardt et Victor Barrucand.

  • 1908 - Notes de Route

  • 1920 - Pages d’Islam

  • 1922 - Le Trimardeur

  • 1923 - Journaliers

Toutes ces œuvres, très rares aujourd’hui, ont été jugées très diversement tant sur le plan du style que de la pensée. Nous nous garderons bien de prendre parti dans la controverse, et, laissant l’œuvre, nous essaierons de conclure sur la vie. Aussi bien, selon le mot d’un de ses biographes : « le plus beau roman d’Isabelle Eberhardt, n’a-t-il pas été justement, sa vie ? ».

Pour conclure donc sur cette vie, pour la débarrasser de tout ce fatras de légendes qui l’encombrèrent et l’encombrent encore, le mieux, je crois, est de s’adresser à une personnalité de premier plan qui l’a peut-être peu connue, mais qui l’a bien pénétrée. Je veux parler du Maréchal Lyautey.

A la mort d’Isabelle Eberhardt, il s’établit entre lui et Victor Barrucand une correspondance à laquelle nous emprunterons certains passages qui définissent je crois assez bien ce qu’ont pu être cette existence et cette personnalité si exceptionnelles : « Nous nous étions bien compris », dit Lyautey, « cette pauvre Mahmoud et moi, et je garderai toujours le souvenir exquis de nos causeries du soir. Elle était ce qui m’attire le plus au monde : une réfractaire….
Trouver quelqu’un qui est vraiment soi, hors de tout préjugé, de toute inféodation, de tout cliché, et qui passe à travers la vie aussi libéré de tout que l’oiseau dans l’espace, quel régal ! Je l’aimais pour ce qu’elle était et pour ce qu’elle n’était pas. J’aimais ce prodigieux tempérament d’artiste, et aussi, tout ce qui ferait tressauter les notaires, les caporaux, les mandarins de tout poil. Pauvre Mahmoud! »

Et pour parfaire cette analyse très juste, mais incomplète, qui fait la part belle au non-conformisme d’Isabelle Eberhardt, mais met de coté, peut être le plus important de sa nature : son mysticisme, sa soif de quelque chose d’au-dessus de la vie, j’ajoute cette phrase, toujours de Lyautey, mais adressée à un autre correspondant, (et cette fois je crois que nous aurons esquissé, sinon pénétré la personnalité si mystérieuse et si complexe d’Isabelle Eberhardt :

« Pour Isabelle Eberhardt le désert, le soleil, les blancs tombeaux, et l’Islam, forment un accord parfait. C’est la négation de l’action et du progrès, mais ce n’est pas la mort, c’est la halte, tout simplement ».

FIN

Mis à jour (Samedi, 02 Janvier 2010 15:31)