PostHeaderIcon Un arbre providentiel

Dans les premières années de la décennie 1880, BONE, trop à l’étroit dans ses vieux remparts, n’hésitait plus à les escalader : une belle rangée d’immeubles bordait déjà ce qu’on appelait à l’époque « les Allées », devenues plus tard le Cours National puis le Cours Bertagna. L’église de la Place d’Armes devenant par trop exiguë,  il fut décidé d’en construire une plus grande du côté de la colline des Santons, en un emplacement (déjà !) controversé… Après son édification, il fut constaté, en effet, qu’elle ne se situait pas exactement dans l’axe  du – pourtant lointain – Cours,  ce qui, selon certains urbanistes, nuisait à l’harmonie de l’ensemble architectural projeté… Il fut alors convenu que serait aménagé en avant de l’édifice religieux, un jardin public complanté de grands arbres qui masqueraient cette perspective… décalée !

C’est ainsi que fut créé le square qui porta d’abord, le nom de « jardin de l’église » et qui fut plus tard rebaptisé « jardin de l’Hôtel de Ville » en raison de la construction,    sur un de ses côtés, de cet auguste monument. Les arbres qu’on y planta furent donc choisis en fonction de leur taille : on sélectionna pour ce faire, des araucarias, des ficus « elastica » que les bônois préférèrent nommer plus familièrement « caoutchoutiers », des palmiers, au pied desquels furent cultivés de denses massifs de graminées…

Plus tard, le jardin fut prolongé jusqu’à la Place du Théâtre ; les massifs de fleurs et les pelouses y furent privilégiés.  Les allées furent agrémentées de statues en marbre qui avaient, à l’époque, l’outrageant  défaut de représenter de jeunes créatures… dénudées, ce qui ne manqua pas de soulever les contestations les plus impitoyables : elles étaient dénommées, « LA FORTUNE », « DIANE CHASSERESSE », « LA LIBERTE » ou encore, « LA VERITE ».  Cette dernière, dont on reparlera, représentait une jeune vierge (du moins, le présume-t-on…) protégée par quelque dieu mythologique, tendant à bout de bras une immense tenture… Elle était disposée au centre d’un quadrilatère que formaient précisément les araucarias et les « caoutchoutiers »…

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Statue de LA FORTUNE
Photo Yves MARTHOT

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Statue de DIANE CHASSERESSE
Photo Yves MARTHOT

Dans les années 1930, les grands arbres du « p’tit jardin de la mairie » – comme l’avaient désormais baptisé les habitués – avaient atteint leur pleine maturité, ce qui faisait, et  le bonheur des habitants du quartier qui, les soirs d’été, venaient en nombre s’asseoir sur les bancs disposés dans l’allée centrale, afin de profiter au mieux de l’ombre et de la fraicheur dispensées  par les imposants végétaux, et la joie des enfants qui se livraient autour d’eux, à  toutes sortes d’ amusements, dont les fameux jeux des « gendarmes et des voleurs » ou « de colin-maillard »  ou de « cache-cache »

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Statue de LA VERITE
Photo Yves MARTHOT

Arrivèrent les années 1940 et avec elles la guerre mondiale… Au début, le p’tit jardin et ses grands arbres n’en souffrirent guère : les parents continuèrent de le fréquenter  assidument et leurs enfants poursuivirent leurs jeux, dans les frondaisons…  Jusqu’en novembre 1942… Ce mois-là, les troupes anglo-américaines débarquèrent en Afrique du Nord et notamment à BONE ; en réaction, les italo-allemands, venant de s’installer en Tunisie, toute proche, se mirent à bombarder la ville avec intensité. Le mois de décembre fut l’un des plus meurtriers : il ne se passait  guère de jours sans que la sirène  retentît de nombreuses fois et cela, ta...

C’est pendant une de ces alertes qu’une bombe, larguée au-dessus du centre-ville faillit bien provoquer un des plus graves sinistres de cette période agitée mais sa trajectoire oblique fut heureusement interrompue  par l’un des deux caoutchoutiers du p’tit jardin de la mairie – celui de droite en regardant vers l’église ! L’explosion, extrêmement violente,  décapita  littéralement le colosse !
La puissance de l’engin était telle que son « souffle » descella de son socle l’imposante statue « LA VERITE », évoquée plus haut, qui  fut projetée au sol où elle se brisa !  Plus tard, lorsque les spécialistes artificiers purent se rendre sur les lieux, un spectacle dantesque les attendait : la chaussée, défoncée,  était jonchée  de feuilles et de  branches déchiquetées ; de l’arbre lui-même, il ne subsistait plus que le tronc  surmonté de  moignons de branches affreusement mutilées et toutes ruisselantes de gomme.

Il fut calculé que, si cet obstacle providentiel  n’avait pas été là pour stopper net la course de la bombe, son point d’impact se serait situé  au pied de l’immeuble (appelé « TAPIE »),  édifié de l’autre côté de la chaussée sous lequel  la cave, transformée  en abri au moyen de rondins plaqués contre ses parois, accueillait, au moment du bombardement, des dizaines de personnes venues y chercher refuge ! On imagine sans peine la catastrophe qui s’en serait suivie si l’engin avait explosé à cet endroit.

On crut l’arbre irrémédiablement mort…  Et pourtant… Au printemps quelques bourgeons firent leur apparition dans ce qui subsistait de sa ramure… La sève du géant circulait donc toujours dans ses entrailles ! Tant et si bien qu’au fil des ans, la croissance de notre arbre se fit de plus en plus évidente : son dense feuillage signa sa guérison définitive !

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Les nécessités de la vie me contraignirent à quitter BONE  au début des années 1950.  J’y suis revenu en juin dernier (2009), quelque cinquante ans plus tard. Et tout naturellement mes pas m’ont  porté vers le p’tit jardin de la Mairie. Je les ai revus  de loin les grands arbres d’autrefois. Et je l’ai revu, lui, le vénérable « caoutchoutier » de 1942, plus flamboyant que jamais !

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L’auteur de l’article tout près de son arbre en juin 2009
Photo Marcel Cutajar

Sa cime avait dépassé les terrasses  des immeubles riverains ; son épaisseur était telle qu’aucun rais de lumière n’y filtrait ! Certes, sa taille était un peu moins majestueuse que celle de son congénère, de l’autre côté du square, conséquence de ses terribles blessures de guerre,  sans doute…
Me remémorant sa  présence providentielle d’il y a presque soixante dix ans, lorsqu’il arrêta net, la course folle d’un engin meurtrier, je me suis alors approché de son tronc  que j’ai tapoté doucement comme je l’aurais fait sur l’épaule d’un vieil ami –en même temps héros- retrouvé, après une trop longue absence.

Marcel CUTAJAR

Mis à jour (Samedi, 02 Janvier 2010 00:28)