PostHeaderIcon Rue Prosper Dubourg

Il était une fois près de la gare : la rue Prosper Dubourg

Si l’on me demandait quelle rue a le plus marqué ma jeunesse bônoise, je répondrai sans hésitation : la rue Prosper Dubourg. Pourtant, je n’y habitais pas puisque ma maison était située au n° 1 de la rue Mesmer, avec des balcons donnant sur la rue Napoléon Maggiore, face à l’immeuble Perrin. De ma fenêtre, en me penchant, je pouvais lire l’heure sur l’horloge de la gare qui me servait de repère pour partir à l’école Victor Hugo ou, plus tard, au lycée Saint-Augustin. Pour me rendre à l’école ou au lycée, je passais toujours par la rue Prosper Dubourg et les jeudis, les dimanches et pendant les vacances scolaires je jouais sur la placette de la gare en compagnie des copains du quartier. Je vais donc conter ce quartier, avec son histoire, mes histoires et mes retrouvailles, en 2009, avec cette rue de ma jeunesse, qui, fait rare à Annaba, a conservé son nom.

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Sur l'avant, la placette avec ses palmiers.
A droite, la rue Prosper Dubourg qui rejoint l’avenue de la Marne en direction de la route d’Hippone.
On aperçoit le début de la rue Napoléon Maggiore à droite en partant du bas droit de la photo.

Pourquoi une rue Prosper Dubourg ?

(Selon Louis Arnaud,  dans « Bône, son histoire, ses histoires ».)
Ancien maître-sellier aux spahis, venu à Bône dès la création de ce corps, c’est-à-dire trois ou quatre ans après l’occupation française, monsieur Prosper Dubourg avait quitté l’armée et s’était installé dans le pays comme industriel. Il avait exploité une tannerie sur les bords de la Boudjimah, près du pont d’Hippone, non loin de laquelle, un peu plus tard, devait s’élever sa demeure, de belle allure, entourée de jardins agréables. Il succéda à Célestin BOURGOUIN comme maire de Bône, en 1878. La même année le lit de la Boudjimah fut  dévié et la nouvelle  artère  établie à la place de l’ancien lit désaffecté fut d’abord appelée route de Guelma et Prosper Dubourg, rue que le maire parcourait chaque jour  pour se rendre à sa demeure du pont d’Hippone ou venir à la mairie.
Prosper Dubourg fut un magistrat consciencieux, intelligent et avisé par-dessus tout, soucieux des intérêts et de l’avenir de sa cité qui l’avait placé à sa tête. A sa mort, en 1888, les Bônois lui rendirent hommage en donnant son nom à une des plus belles artères de la ville.
Après la guerre de 14-18, la rue fut scindée en deux, une partie restant appelée la rue Prosper Dubourg, celle que nous avons connue et qui porte toujours le même nom, l’autre partie devenant avenue de la Marne, aujourd’hui avenue de l’A.L.N, se prolongeant jusqu’au marabout de Sidi-Brahim.

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Au fond, à gauche du Palais Lecoq, la rue Perrégaux.
Toujours au fond, perpendiculairement à la rue Prosper Dubourg, la rue Thiers.

Le grand débarquement

Le mardi 10 novembre 1942, au point du jour, les Américains débarquèrent à Bône. Les soldats, que les navires venaient de déverser sur les quais, prenaient aussitôt la direction de leur cantonnement, les docks immenses de la Tabacoop. Des milliers d’hommes, débarqués sans discontinuité, allaient vers Hippone en une file indienne interminable, rasant les murs de chaque côté de la rue Prosper Dubourg et de l’avenue de la Marne. A partir de cette date, le port fut le point de mire de l’aviation ennemie mais la rue Prosper Dubourg et la gare, à ma connaissance, ne subirent aucun dommage contrairement à la ville, notamment autour de la Place d’Armes. Un bataillon de soldats anglais fut parachuté aux Salines et l’immeuble Perrin, situé rue Napoléon Maggiore, fut réquisitionné pour les héberger. Dès lors, la rue Prosper Dubourg se mit à vivre à l’heure des G.I. et des Tommies et les Yaouleds accoururent de toute la ville pour conduire nos défenseurs vers les maisons closes de la ville, moyennant finance. Quant à moi, voulant aussi profiter de cette aubaine, j’avoue que je m’en suis mis aussi  plein les poches…de bonbons et de chocolat (j’avais 4 ans !).

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Intersection entre la rue Bugeaud (à gauche) et la rue Prosper Dubourg (à droite).
La présence de véhicules de l’armée française montre qu’une autre guerre a commencé.

Quartier de ma jeunesse

De la placette de la gare au bar américain.

Pendant les vacances de l'été 1952, la placette de la gare, mon territoire de jeu, fut menacée d’invasion par une bande d’énergumènes venant de la Place d’Armes.Tous les copains du quartier furent mobilisés : ls s’appelaient Costa, Chapapria, Manzi, Arrouas et j’en oublie. Armés de « taouets » confectionnés à la hâte et approvisionnés en « schkols » par les petits qui formaient l’arrière garde, nous infligeâmes à nos envahisseurs une cinglante raclée qui aurait méritée d’être reconnue comme le plus beau fait d’armes du siècle, après la prise de Bône par Yusuf évidemment.

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La rue Prosper Dubourg avant la construction de la gare (1929). Au premier plan à droite, le Bar Américain.

Afin d’arroser notre victoire, nous nous sommes réunis au Bar Américain, à l’angle de la rue Thiers et Prosper Dubourg. Au fond de la salle, je vis un objet insolite qui émettait toutes sortes de bruits et de lumières tandis que qu’une personne, la langue pendante, fixait un écran lumineux sur lequel était dessinée une fille cachant sa nudité à l'aide d'un minuscule bikini. La chose, c'était le premier billard électrique, connu sous le nom de flipper, qui faisait son apparition à Bône. Le patron, habile commerçant, voyant nos visages d’adolescents à la puberté plus qu’affirmée, nous déclara : « Si vous arrivez à 5000 points, le bikini de la fille va tomber et vous la verrez à poil ». Sans douter un seul instant de la crédibilité de cette affirmation, nous réunîmes toutes les pièces de monnaie que nous possédions et nous nous lançâmes dans d’interminables parties afin de faire chuter le bikini de la fille sur l’écran.  A la dixième partie, je réussis à atteindre les 5000 points tant convoités et je me mis à fixer l'écran en attendant la suite. Mais le bikini n'esquissa pas le moindre signe de mobilité et refusa, malgré mon insistance, d'amorcer la chute promise. Quoique virtuel, Je fus vexé de cet échec amoureux.

La Starlette de Baldetti

Depuis le début juillet, sur le trottoir et dans la vitrine des cycles Baldetti, près du fameux bar au flipper érotique, on pouvait découvrir de curieux véhicules à moteur ressemblant à des petites motos habillées d'une carrosserie aux formes élégantes. Les premières Vespa et Lambretta faisaient leur apparition à la grande satisfaction des jeunes  qui avaient les moyens de les acheter. Presque tous les jours, après les jeux sur la placette de la gare, je passais devant le magasin de cycles et à présent de scooters. Il ne se passait pas une semaine sans que je ne demande le prix des scooters et surtout les facilités de paiement qui auraient pu convaincre ma mère de la possibilité financière de l'achat. Malgré mes arguments persuasifs, calculs à l'appui, ma mère refusait toujours catégoriquement d'envisager un seul instant un achat qu'elle jugeait hors de nos moyens.

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Un jour, mon attention fut attirée par une sorte de moto, hybride du vélomoteur et du scooter. C'était un nouveau modèle de la marque Monet-Goyon, vendu sous le nom de Starlette. Le prix affiché était d'environ la moitié de celui d'un scooter. Pensant que cette fois, le prix entrait dans le cadre du budget familial, j'entraînai mon père devant le magasin de cycles en lui fournissant de solides arguments  pour l’inciter à l’achat de ce véhicule. Mon père se laissa convaincre et, avec ma complicité, réussit à persuader ma mère. La Starlette de Baldetti devint notre propriété commune jusqu’au jour où, en fonçant sur la route de Duzervile, je suis rentré dans une vache, mettant la Starlette hors d’usage, au grand désespoir de ma mère et sous la colère de mon père.

Où sont les filles de la rue Prosper Dubourg ?

Je suis incapable de citer le nom des filles de la rue Prosper Dubourg car elles ne participaient pas à nos jeux d’adolescents et nous évitaient en filant vers le cours Bertagna à la rencontre de garçons plus matures que nous. Parfois, lors des fêtes se déroulant à l’Arc-en-ciel lors des mariages, nous rodions près de la salle, située face à la gare, pour y admirer les jolies demoiselles d’honneur et essayer d’avoir une touche. Un peu frustré par cette absence de la gente féminine dans le quartier, j’ai jeté mon dévolu sur un autre quartier, celui de l’ancienne gare où il n’y avait que des filles et seulement deux garçons, mon cousin Roger et moi. Plus tard, en 1960, alors que j’habitais la cité Montplaisant, je suis souvent retourné rue Prosper Dubourg pour attendre une fille.  Cette fille, c’était Marie-Jeanne, alors ma fiancée et aujourd’hui mon épouse, qui travaillait comme secrétaire à la SETUDE (complexe sidérurgique de Bône) dont les bureaux étaient presque situés au dessus du magasin Baldetti.

Epilogue

Avril 2009 : je retrouve la rue Prosper Dubourg et plusieurs passants que je croise me souhaitent la bienvenue : ici, c’est chez vous me disent-ils !
Dommage qu’ils ne me l’aient pas dit il y a 47 ans !!

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René VENTO

Mis à jour (Jeudi, 09 Décembre 2010 13:21)