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Un après-midi à la plage de Saint-Cloud

Si les Anglais disent  pour débuter une histoire «once upon  a time» moi, je dis simplement : vous rappelez-vous de notre belle plage de Saint-Cloud ?

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La plage Saint-Cloud en 1957

On partait vers les trois heures de l’après-midi, et comme nous habitions la cité Montplaisant, la plage n’était pas loin. Ma maman préparait le panier en le remplissant de sandwichs et de bouteilles d’eau et nous partions vers la plage avec les serviettes et le couffin. J’emportais parfois ma petite canne à pêche mais j’avais toujours sur moi du fil de pêche. Mon frère, âgé de huit ans nous accompagnait à pied tandis que ma sœur,  encore petite, avait droit  au landau.

Nous empruntions toujours le même chemin : on descendait la route de la Fontaine Romaine, on tournait à droite  en longeant les mille logements, qui se trouvaient donc sur notre gauche, et on descendait tout droit jusqu’à ce qu’on arrive à la plage Gassiot puis  on tournait à gauche, on traversait la rue et on longeait la plage Saint-Cloud jusqu’à ce que nous trouvions les escaliers en ciment pour descendre sur le sable.

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La route qui descendait vers Gassiot avec à gauche, les Mille Logements.
Photo prise par Gérard Rodriguez en mars 2009.

Nous, les enfants, préférions parfois sauter du haut  du trottoir : alors ma mère nous criait :
« C’est ça, oualla oualla !! c’est ça allez vous casser les cornes, et moi comment je vais faire pour vous ramener à la maison ! Ouuuuu ces enfants, y me font venir folle ».
Ah maman, comme j’aimerais encore t’entendre dire cela !

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De gauche à droite, Dominique, Marie-Louise et Gérard Rodriguez, à Bône au p’tit jardin.

Puis, on s’installait sur le sable, ma mère mettait sa serviette et s’allongeait dessus. De sa voix douce mais ferme,  elle s’exclamait :
« Si vous mangez maintenant, vous allez pas dans l’eau hein !!! ».
La pauvre, elle n’avait pas fini de dire ça qu’on était dans l’eau, et elle, en avant la tchatche avec ses amies. Quant à moi, ayant toujours eu la passion de la chasse et de la pêche, je creusais au bord, juste à l’endroit où la plage finissait et la mer commençait. Je ramassais des gros vers je me souviens qu’ils étaient lisses et un peu translucides. J’avais un petit panier qui pendait sur mes épaules  et un bout de fil de pêche de un mètre avec des petits hameçons. J’accrochais des bouts de vers, je rentrais dans l’eau jusqu’à la poitrine et, avec mes pieds, je remuais le sable.

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Gérard Rodriguez sur les traces de son passé à Saint-Cloud (mars 2009)

Diocane, laisse que les petits marbrés y me viennent dans les jambes et mordent à l’hameçon. Un jour,  j’en ai attrapé soixante, pas gros mais ma mère les mettait au réfigérateur et, quand y en avait un bon  kilo, elle les faisait frire et on se régalait. Des fois, la Marie-Louise (prénom de ma mère), elle nous criait :
« Mettez le chapeau que le soleil y tape et que vous allez m’attraper un coup de soleil ! Après,  qui c’est qui vous soigne  hein, ma parole,  si vous restez pas tranquille en rentrant,  j’le dis à vote père pour qu’y vous en donne une bien bonne !  La prochaine fois, vous venez plus »
Pauvre maman,  y en a eu des prochaines fois et à chaque fois tu trainais ta basse-cour avec toi.

Qu’elle était belle la mer à Saint-Cloud ! Parfois,  on voyait au loin des gros bateaux qui passaient et on se disait : « tiens y vont en France ». Mais la France c’était où ?? Loin, Loin loin !!! Ah oui, pour nous, la France c’était vraiment loin de notre belle plage de Saint-Cloud   et, franchement, on avait même pas envie de la connaître cette France!!. Parfois,  on trainait plus longtemps sur la plage et on ne repartait que vers les 18 heures. Alors,  on voyait le soleil se coucher au loin sur  la mer et descendre tout doucement. Ces couchers de soleil, ça oui c’était du bonheur à l’état pur. Il arrivait que nous, les enfants, marchions jusqu’au bout de la  plage en direction de Chapuis.

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La plage Saint-Cloud avec au fond le château des Anglais.
Aquarelle de Roger ROSSO.

Alors là, aie aie aie, ma mère elle arrivait avec la savate brandie en l’air et nous criait :
« Ma parole, j’vous en donne une ! Devant mes yeux, je veux que vous restez ».
Et on revenait fissa près d’elle. Après nous être bien baignés, on sortait de l’eau, on se mettait la serviette dessus les épaules car un petit vent se levait juste assez pour nous mettre la chair de poule. Alors ma mère sortait les sandwichs et on se jetait dessus comme si on avait pas mangé depuis une semaine. Qu’est ce qu’ils étaient bons ces sandwichs à la soubressade et certaines fois à la saucisse de sangliers car mon papa, c’était le roi des chasseurs ; et oui, je sais que je le dis souvent mais, mon père, c’était mon héros.

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La famille Rodriguez mangeant un couscous à la Place d’Armes  en 1953.
De gauche à droite : le papa (†2009), Gérard, la maman (†2007) avec la petite Dominique sur les genoux  et Hubert.

En fin d’après-midi, ma mère donnait le biberon à ma sœur tout en nous disant :
« Allez les enfants on y va et que j’en vois pas un, maintenant  que vous avez mangé, qui rentre dans l’eau. Ma parole, si vous m’écoutez-pas,  je le dis à vote père et y vous donne une tannée  en rentrant ».

On remontait alors ces fameux escaliers et je me souviens que là, c’était plus dur pour les jambes, car la route montait vers la maison. Parfois, en marchant, on se retournait et on admirait la mer scintiller de mille feux sous les derniers rayons de soleil tandis que ma mère et madame Poitevin, notre voisine, n’arrêtaient pas de parler et de rire en même temps. Arrivés à la maison, c’était la douche dans le garage où  mon père avait installé une poire  et si, par malheur on montait en haut sans la douche, aie aie  aie, les cris  de ma mère :
« Oilà ,oilà, la maison elle est pleine de sable et moi je m’la nettoie,  cornoutte et bastonade !! »

Oui, nous étions des gens simples et j’en suis fier car nous étions vrais. Ces petits bonheurs faisaient que nous étions heureux. Le monde que j’ai connu dans ma jeunesse était le paradis, et nous, pieds-noirs, avons eu la chance d’y vivre. Alors, à jamais, je veux me souvenir  de toi ma belle plage de Saint-Cloud, de vous tous mes petits marbrés qui me frétillaient dans la main quand je les sortais de l’eau, de toi ma belle Méditerranée, ma Méditerranée à moi, celle qui se trouvait le long des côtes de mon pays l’Algérie et ne s’éloignait jamais de plus d’un kilomètre du bord.

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Gérard Rodriguez

NDLR. Gérard Rodriguez vit au Québec où il exerce la profession de chef cuisinier. Il est toujours passionné de chasse et de pêche.

Mis à jour (Jeudi, 09 Décembre 2010 13:51)