PostHeaderIcon La statue Thiers

BÔNE ET LA STATUE THIERS

Histoire d’une statue que la pluie a rendu célèbre
A l’instar de PARIS arrosé par la Seine, Bône avait sa Seybouse.
A l’instar de MARSEILLE avec sa Canebière, BÔNE avait son cours Bertagna
A l’instar de BRUXELLES avec son Manneken-Pis, BÔNE avait sa statue THIERS

coursbertagna

Pourquoi une statue de THIERS à Bône ?

Thiers n’était jamais venu en Algérie et ne s’en était jamais particulièrement préoccupé. Aussi était-il pratiquement inconnu par le peuple de Bône. Pourtant, en mourant, un célèbre entrepreneur de peinture, Emile BRISSET, avait laissé une dizaine de mille francs pour qu’on élevât une statue de Thiers. Le conseil municipal compléta la somme et commanda au sculpteur Guilbert un double de la statue de Nancy.

guilbert

L’arrivée rocambolesque de la statue à BÔNE

Depuis plusieurs mois le majestueux piédestal en granit d’Herbillon attendait l’érection de la statue à l’extrémité des Allées appelées pour l’occasion Cours National. Le 28 septembre 1879, une caravane parlementaire débarqua à Bône pour inaugurer la statue mais ce jour-la le piédestal était tristement seul face à la mer. Le nom du sculpteur, accompagné de jurons bien locaux, circula comme une traînée de poudre parmi les élus Bônois, honteux et confus de ce camouflet ridiculisant la ville de Bône.
Quelques mois plus tard, un pêcheur se promenant sur les quais du port remarqua une bâche dont les plis et les bosses laissaient deviner un objet d’allure humaine à l’intérieur. En soulevant la bâche, il découvrit une statue qui n’était autre que la statue Thiers, en souffrance sur le port depuis le jour de son débarquement clandestin bien avant la date fixée pour son inauguration. Finalement, la statue fut inaugurée le 5 juillet 1880.

L’inconnu du Cours Bertagna

Trente ans plus tard, le Cours National devint Cours Bertagna et les Bônois, oubliant les péripéties de l’arrivée de la statue dans leur ville, furent intrigués par cet imposant petit personnage dont aucune plaque n’indiquait le nom.
Écoutons ce qu’en disait Benguèche :

"Et pis, pourquoi on fait pas comme le gouvernement qui temps en temps y change. On s’enlèvera à cuila pourquoi qui s’le connaît ? C’est pas un Bônois !"

Quand l’inconnu devient Manneken-pis

L’inconnu du Cours Bertagna perdait toute sa solennité les jours de pluie lorsqu’on le regardait de la troisième arcade du Palais Calvin, au niveau de la devanture du magasin du photographe Roblédo. Son index à hauteur du bas-ventre ressemblait à un appareil génito-urinaire atteint d’une incontinence à haut débit. Notre Adolphe THIERS pouvait être comparé au Manneken-Pis de Bruxelles mais en plus vieux et plus habillé. Ecoutons à nouveau Benghèche :

"Et si par malheur te va à côté à Roblédo, son doigt, surtout quand y tombe de l’eau, y te fait un vilain geste, une attentade à la pudeur."

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Dessin de Roger ROSSO

Ainsi, pour les Bônois, l’austère statue était devenue un sujet de rigolades connu dans toute l’Algérie et même à Marseille. Aussi, les touristes affluèrent-ils pendant la saison des pluies afin d’observer et de photographier le Manneken-Pis bônois, à la grande satisfaction du photographe Roblédo qui vit son chiffre d’affaires grimper en raison des nombreuses pellicules vendues. Mais le bonheur des uns fait le malheur des autres comme dit le proverbe. De l’autre côté du cours, sous les arcades du Palais Lecoq, face à Roblédo, se situait une Brasserie, « le Maxéville », qui était désertée par les clients les jours de pluie.

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La statue THIERS aujourd’hui

Puis, arriva un jour de juillet 1962 au cours duquel Bône changea de nom. Les nouveaux maîtres de la ville prièrent les Français d’emporter dans leurs bagages cette statue qui n’avait plus sa place dans un pays indépendant de la France.
C’est donc tout naturellement vers Marseille, ville natale de THIERS, que la statue fut acheminée. Mais les autorités municipales de l’époque refusèrent de l’accueillir, menaçant de la jeter à la mer si elle débarquait sur le vieux port.
La statue fut alors dirigée vers Paris pour être entreposée dans les jardins du Sénat jusqu’au jour où un élu la remarqua et proposa au Conseil Général de la Vienne de l’ériger sur une place de la charmante commune de Saint-Savin. Les habitants de cette ville, n’ayant jamais tenu à rendre hommage à THIERS, se sont contentés d’hériter d’un bonhomme verdâtre dont l’identité était ignorée à l’époque de son arrivée sur la place.

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La statue à Saint-Savin

De nos jours la présence de cette statue est loin de faire l’unanimité dans cette ville où ce Monsieur THIERS est surtout connu pour la cruelle répression qu’il exerça sur le peuple de Paris lors de l’insurrection de 1871. Aussi, la municipalité de Saint-Savin refuse-t-elle de réparer le petit socle chancelant sur lequel repose la statue, le majestueux piédestal de granit étant resté à Annaba.
Ce piédestal majestueux ne suffisant probablement pas à porter aux nues l’homme célèbre, les Bônois l’avaient embelli en le décorant d’une sculpture représentant un ange. Cet ange est resté à Annaba. Il orne l’entrée principale de ce qui fut le Lido, établissement de la plage Saint-Cloud, devenu une clinique aujourd’hui.

La statue est donc vouée à un effondrement fatal qui mettra un point final à son histoire… à moins que, découvrant son côté humoristique un jour de pluie, un syndicat d’initiative décide d’exploiter ce filon touristique en l’aménageant en Manneken-pis local.

Le destin tragi-comique de la statue THIERS de Bône nous amène à méditer sur la fragilité de la réputation des hommes d’Etat. Avec le temps, la pluie de l’Histoire peut faire dégringoler de leur piédestal les plus illustres d’entre eux.

René VENTO

Mis à jour (Mercredi, 30 Décembre 2009 02:54)