PostHeaderIcon A propos de Bône : La Cité

Quarante cinq ans que je n’avais pas revu mon quartier, et comme tout le monde, il a beaucoup changé. Les gens, les voitures, les boutiques se sont multipliés par dix, à tel point que la rue Lavoisier m’a paru plus étroite, mais le pèlerinage que j’ai voulu faire, m’a satisfait, et je ne peux que me remémorer mon quartier, celui de mon enfance et, c’est de lui et de cette époque révolue, que le vent de l’histoire, comme on dit maintenant, nous a fait abandonner.

Quand tu partais vers le Nord-Ouest de Bône, tu te retrouves rapidement sur la Place Maria Favre, où convergent de nombreuses rues, là, laissant sur ta gauche le Marché Arabe, et sur ta gauche l’ancienne sous-préfecture, tu as devant toi, la route de Sidi Brahim, qui fut en des temps immémoriaux, l’avenue du Parc à Fourrage, à l’époque de la cavalerie montée et de la marine à voile, un bail !

Maintenant tu rentres dans la Cité ou plutôt, dans les cités, chacune ayant voulu se démarquer de l’autre, alors tu as la Cité Gatt, la Cité Chancel, la Cité Luzer, la Cité Machin, la Cité Chose et, enfin, La Cité Auzas, du nom d’un ancien édile de la Ville Henri Auzas. Nous aurions pu écrire ce nom en deux mots : Aux As, mais respectons les anciens, surtout quand ils ont disparu. Bref, comme disait Pépin, en regardant le cinquante et un fillette de sa tendre épouse, Berthe, je vais vous parler, aujourd’hui de celle que je connais le mieux, La Cité Auzas.

Donc, La Cité démarre par le Chemin des Lauriers Roses, celui qui va vers l’E.G.A, tu tournes à gauche sur le BD Clemenceau, bordé de gazomètres noirs, du plus bel effet, tout au bout tu as le chemin du Ruisseau d’Or, ça fait riche, ma chère, mais c’était un fossé où coulait par temps de pluie un pipi de chat, mais qui servait, néanmoins, de décharge publique aux gens du quartier. Arrivé là, tu donnes un coup de barre à gauche, ne pouvant pas aller plus loin, et te voilà devant le marabout de Sidi Brahim et l’école d’Hippone et tu reviens en ville.

Pour cela tu es obligé de longer les remparts du Parc à Fourrage où, sous des eucalyptus centenaires, la mairie dans sa grande mansuétude, avait monté des baraques en tôle ondulée, récupérées sur des surplus américains pour abriter les sinistrés des bombardements, cela fait un quadrilatère de cinq à six côtés que, seuls les enfants du quartier sont capables de tracer. Voilà pour la géographie.

Une vingtaine de milliers d’âmes, en comptant les arabes, habitait en ces lieux ; familles d’ouvriers dont les pères allaient trimer dans les ateliers de l’Avenue de la Marne, les minoteries, les taba et tomacoop, ainsi que l’usine de produits chimiques qui polluait allègrement la Boudjimah et les Ateliers de Chemins de Fer algériens. Cette Cité, protégée, par le Bon Saint Augustin, qui la dominait à une portée de tire boulettes qu’on appelait taouate. Cela donnait l’occasion de promenades et de manifestations religieuses, guidées par le Révérend père Mizzi, qui s’est retiré, pour son repos éternel sur l’île de Gozo à Malte.

Tu vois où ça se trouve ! Nous avions une église, Saint Antoine, construite après la guerre, pas celle de cent ans, non, celle de 39 – 45, où nous allions suivre les cours de catéchisme, que nous dispensait la bonne sœur Marguerite, qui devait avoir à l’époque au moins 90 ans, toujours stricte sous sa cornette blanche, encore une personne qu’il aurait fallu canoniser, car la bande de chenapans, comme elle se plaisait à le dire, lui en faisant voir de toutes les couleurs.

Nous faisions, en ces temps-là, trois années de catéchisme et la dernière année, ceux qui ânonnaient plus ou moins bien les prières et qui n’étaient pas trop mal foutus de leur personne, (déjà le look), avaient l’insigne honneur de servir la messe.

Cette honneur rejaillissait sur nos familles, leur donnant, par ce biais, l’occasion d’assister à la messe dominicale, surtout les mamans chapeautées de frais qui, pendant ce temps pouvait laissait cuire, la sauce de la macaronade, à p’tit feu. Les pères allaient plutôt taquiner, aux p’tites pierres, les sparles, marbrés, oblades ainsi que les gros mulet qu’on appelait les caplates, et qui se prenaient, au ver pendant.

Notre église n’avait pas obtenu son statut de paroisse à part entière, va savoir pourquoi, puisqu’on allait faire sa communion solennelle en l’église Sainte Anne, fief incontesté du révérend père Martimore et de l’abbé Porta, ce dernier a été membre de notre amicale, pendant de nombreuses années. A Saint Antoine, l’abbé Moreau et l’abbé Robert et sa grande barbe noire, qu’on aurait cru voir un Père Noël en négatif, se dévouaient corps et âmes, pour notre soi-disant salut mais, en cette époque heureuse, seul le jeu restait notre préoccupation principale.

Chaque saison avait ses jeux. Tu avais, au printemps, à la saison des abricots, les jeux des noyaux, il y en avait deux, le premier, c’était : aux tas, cela consistait à disposer trois noyaux en triangle sur lesquels tu mettais un quatrième par dessus. Ton adversaire en faisait de même et tu devais déquiller le tas d’une distance de deux ou trois mètres pour le gagner. Le deuxième jeu, Belbètche, là tu prenais dans une main, quelque noyaux et ton adversaire devait deviner le contenu pair ou impair, mais on disait zotche ou farte…

…Puis venait le temps des billes, alors là, il fallait être un grand initié pour comprendre le langage qui présidait à chaque tir. D’abord on ne disait pas les billes, mais les pouces ( !), il y avait les vrais, durs en pierre et les faux en terre, pour les riches, les billes agates. Nous jouions au triangle ou aux pots, les mots primaient sur l’adresse, les principales expressions étaient : borvinan, kikse ou pas kikse, ta tête, midikimps, etc.

La période de la toupie, la ronfleuse. C’était une grosse toupie rouge, qu’on achetait chez l’épicier mozabite du coin ou, plus souvent chez Monsieur Di Batista (oncle de notre ami Jean-Pierre, qui tenait boutique dans le haut de la rue bélisaire. C’était un monsieur, toujours coiffé d’une casquette et d’un tablier gris qui semblait sortir d’un article de Courteline.

Son épicerie était une caverne d’Ali Baba, il trônait derrière des bocaux remplis de bonbons et de sucreries. Pour effectuer ces achats, nous économisions sur la monnaie de la quête de la messe que nous donnaient nos mères, mais ne le dis à personne ! Avec la toupie, il était essentiel de l’entourer, pour la lancer, d’une certaine ficelle, jaune et noire, qu’on appelait la Gaétane ( ! ).

Il fallait aussi, préparer cette toupie, pour qu’elle ronfle en tournant. Alors là, c’était de la magie noire. Tu retirais la pointe métallique pour y introduire, une pincée de crottin de cheval frais (vas en trouver maintenant, et tu remettais le clou en place. Et la toupie se mettait à « ronfler » en tournant !!!

En été, nous allions, aussi à la glue. Dans un immense champ qui bordaillait la fin du boulevard Clemenceau, entre l’usine de poudre à laver, CURATOLO, le cimetière Juif et la ferme PORCO. D’ailleurs nous appelions, ce champ, le champ Porco. Ce territoire, vu le taux inflationniste de la natalité galopante de nos « frères » est occupé, aujourd’hui, par un grand ensemble de gourbis, très couleur locale. Là, après avoir choisi l’endroit, de façon très appropriée, nous disposions en cercle, les gluettes, tiges de joncs trempées dans une mélasse noirâtre et peu ragoûtante, obtenue en faisant fondre du caoutchouc ; au centre, l’appel, ici on dit l’appeau, une petite cage contenant un chardonneret adulte, oui celui qui avait une tache rouge sur les côtés de la tête et se croyant seul, le zoziau s’égosillait en appelant ses congénères, un traître quoi ! Mais il fallait faire attention aux malfaisants tels que les voles cages ou les tournagas ( ! ) Après la chasse, tu passais des heures à nettoyer les prises, comme les goélands mazoutés par les marées noires.

Tiens ! les soirs d’été, nos parents sortaient des chaises devant la maison et avec les voisins, on appelait cela : « prendre le frais ». Les femmes, d’un côté, un ouvrage de tricot à la main, défaisaient les vieux pulls de l’hiver précédent pour nous retricoter des pulls neufs pour l’hiver suivant, tout en se passant des recettes de cuisine ou en commentant les dernier ragots du moment, par exemple : « Tu as vu, Unetelle, elle était comme ça et elle l’a fait tomber chez madame Chose ». Un jargon hermétique, pour nous.

Les hommes, à califourchon sur leur siège, scotchés à une Camélia Sport, une Job ou une Bastos bleue, dissertaient sur la chasse, la pêche où les dimensions des prises étaient converties de centimètres en décimètres, leurs terrain de pêche, c’était l’Ouenza (le quai du minerai), Babayot ou le Tombeau des lignes, quand ce n’était pas la Plage de Joannonville. Où le ton montait, c’était quand ils abordaient la politique. Un autre grand mystère pour moi. Car sans jamais les nommer, des gens, certainement très méchants, qu’ils appelaient ILS, augmentaient les impôts, le prix des marchandises, sans que les salaires suivent, votaient des lois qui les servaient, multipliaient les cadences de travail, etc. Pour nos pères, si les trente cinq heures avaient existé, ils se seraient crus au chômage.

Nous avions subi la guerre, non, pas celle de 14 - 18, celle de 39 – 45, comme on disait alors. Je me souviens des bandes de papier que nous collions sur les vitres, pour éviter qu’elles nous blessent, en se brisant, lors des bombardements ou, des déflagrations de la D.C.A. du champ de Mars, tout proche. Quand il y avait une alerte, nous courions vers les abris, encadré par des vétérans de la grande guerre , la Défense Passive. Là encore, nous trouvions le moyen de jouer, pendant que nos mères égrenaient des chapelets et autres prières censés nous éviter le pire. Mais plusieurs fois le pire, matérialisé par une bombe, s’est produit. Nous ne disions pas encore les dommages collatéraux.

Les adolescents, les grands pour nous, faisaient bande à part, en se retirant dans les coins mal éclairés de l’abri, je me demandais, en ce temps-là, pourquoi ? Nous les entendions chanter sur l’air du dernier tube à la mode, « Pietro le contrebandier, qui traînait derrière lui sa mule », cela donnait à peu près cela :

« Tout en descendant du crépuscule, »
« Hitler avec ses bombardiers, »
« Qui viennent nous jeter des pilules. »
« Pour incendier tous nos quartiers. »
« Tac, tac,tac la mitrailleuse, »
« Boum, boum, boum la D.C.A, »
« On dirait que les Anglais vont débarquer… »

Dès la fin de l’alerte, nos parents, très soucieux, allaient constater les dégâts, nous en profitions pour aller fureter à la recherche d’éclats d’obus ou de bombes, dont faisions collection.

A l’école, tous les matins, nous avions le lever des couleurs, que nous saluions avec le bras dressé, ça ne te rappelle rien, non ? Et nous braillions la chanson qui avait remplacé la Marseillaise : « Flotte petit drapeau ». Mais bien que cela soit interdit, nous avions tous, punaisée derrière une porte, une carte de l’Europe, sur laquelle avec des petits drapeaux français, américains ou russes, nous notions la progression des troupes alliées sur les allemands, les boches, comme on disait en ces temps reculés.

Puis, un jour, on nous annonça la victoire, la joie éclata de partout et, chez certains, les collabos d’hier, ceux qu’on soupçonnait de faire partie de la cinquième colonne, les pourris du Marché noir, enfin toute cette race de profiteurs, se transformèrent, comme par enchantement en ardents patriotes. Des malins, qui se firent une virginité toute neuve, il y en eu même qui furent décorés.

Notre école, c’était l’école d’Hippone, Monsieur et Madame LAROUILLERE assistés d’autres instituteurs et trices s’occupaient des garçons, jouxtant cette école l’école des filles, qui était dirigée par Madame Bernard.

A la cantine, le midi, c’est à dire vers onze heures et demi, Madame SANTO, paix à son âme, une espèce de Mère Denis et de Mamie Nova réunies, calait nos estomacs affamés, avec de solides purées de pois cassés ou des platées de pommes de terre, un fruit ou un petit gâteau sec, le tout arrosé de Château La Pompe millésimé, nous permettait de tenir jusqu’à quatre heures, heure de la sortie, où, en courant, gueulant à tue-tête, nous traversions le champ de sable, un autre lieu disparu, pour gagner notre maison où nous attendait notre goûter. Plus tard, dans ce champ de sable, il fut construit une superbe école, tu vois, juste en face du marchande de beignets, qui était un énorme djerbien, noir et brillant que nous appelions, sans aucun racisme, Babaye.

Dans la Cité, il y avait les quartiers, leurs frontières étaient aléatoires, le notre, comprenait la rue Lavoisier et une partie de la rue Bélisaire, dans laquelle, les cars Nunci ou de l’Algérienne, avaient tout juste la place pour se faufiler, dégagement allègrement, de leur échappement bien réglé ( !), une fumée bleue du plus bel effet, que veux-tu, en ces temps-là, nous ne savions pas ce qu’était la pollution.

Une boulangerie, les Langella, un épicier mozabite Bourhoune, un bain maure ainsi qu’un marchand de beignets. Dans la rue Bélisaire, une grande épicerie, les Caravella, une école arabe (coranique), un café maure, aujourd’hui il y a une mosquée flambant neuf, en face ; une épicerie arabe tenue par un gros poussah huileux, avec une chéchia vissée à longueur d’année sur sa tête que nous appelions Gueule, vu qu’il avait toujours l’air constipé.

Outre ces commerçants fixes, une flopée de petits marchands ambulants traversaient, à longueur de journée le quartier : il y avait des poissonniers tels que Zizou, une espèce de gros individu, pas très clair, toujours pieds nus, qui beuglait, à l’encan, que ses sardines ou ses alatches étaient très fraîches, toujours suivi par un joyeux nuage très dense de mouches vertes, les mouches à m…. Il y avait aussi, des charrettes, remplies de fruits et de légumes, sur deux roues ; l’équilibre était maintenu, à l’arrêt, par une planche, sur trois pattes, comme les ânes au printemps ! Comme dirait l’autre dont on n’a jamais su l’identité.

En milieu de l’après-midi, Guébar, grand marchand de haricots de mer (télines) devant l’éternel, et dont le surnom venait de son teint violacé, dû à son abus de vin rouge de cette marque, et pour qu il faisait une publicité gratuite. Puis, suivant la saison, des vendeurs de figues de barbarie, de melons, de pastèques, qu’on achetait, à la coupe ; c’est à dire que le client faisait pratiquer une petite fenêtre dans cette cucurbitacée, pour voir si elle était bien rouge, dans ce cas, l’achat était conclu, après avoir encore marchandé une petite remise. Des marchands de confiseries arabes, zlabias, makrouts et autres, dégoulinant de miel et, que nous adorions sillonnaient notre quartier.

Dans notre quartier, nous avions des sportifs. Le regretté André LANGELLA, fils du boulanger, abattu lâchement dans notre rue, paix à son âme, c’était un véritable champion cycliste, il avait détrôné les grands coureurs vieillissants et bedonnants. Jean-Pierre LOMBARDO lui succéda dans cette discipline et a trusté, jusqu’à l’exode, tous les titres, tant sur piste que sur route, et d’autres, moins connus, comme son frère que les arabes appelaient, LOMBARDO le boxeur, qui sous la houlette de Roger LEONI, allait croisait les gants avec toute cette faune belliqueuse de la cité, dans une baraque en tôle ondulée, où tu grillais l’été et te gelais les claouïs, l’hiver, tout au fond du stage Garrigues, qu’on appelait le stade de la JBAC.

De cette baraque sont sortis un champion du Monde, notre ami Robert COHEN (salut Robert), un champion d’Europe, Emile CHEMAMA, et tant d’autres, comme les FLORIOT, DI LIEGRO, DI MARTINO, P’TIT BORG, HAMDI Hmet plus connu sous le surnom de Charron, vu son record de KO, BEN REZEG, dit Lion, boxeur rusé tout en style et en finesse, et combien d’autres encore. Mais j’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien…

Ne croyez pas que nous ne pensions qu’à jouer, dans notre quartier, il y eu même des mariages d’amour, j’ai souvenance de deux frères qui ont épousé les deux sœurs de la maison d’en face, celles-ci protégées par une épaisse haie d’épines, pas les rikiki que nous avons ici, mais de solides de sept à huit centimètres, dont on se servait pour manger les escargots. Ces courageux prétendants (salut Georges, salut Théo) n’ont pas hésité à franchir ce Rubicon épineux, d’ailleurs Georges vient de fêter, ses noces de diamant avec Suzanne !

Peuple heureux, qui vivait, pour la majorité, au jour le jour, au rythme des saisons, avec, pour toute richesse, son beau soleil, sa joie de vivre et sa faconde, toute bônoise.

Yves Le Loup

Mis à jour (Mercredi, 30 Décembre 2009 16:01)