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LE P'TIT JARDIN

Le P'tit Jardin, c'était un de ces endroits privilégiés que l'on rencontrait en plein centre ville, face à la mairie et proche de la Cathédrale et du Théâtre.
Il n'était pas très étendu, le P'tit Jardin, mais ses paysagistes l'avaient conçu de telle manière que chacun y trouvait son compte. Aux amateurs d'ombre et de fraîcheur, les grands arbres regroupés dans l'une de ses parties ; là régnaient palmiers, conifères, thuyas, caoutchoutiers… Aux amateurs d'espaces, les allées aérées, de l'autre côté ; ici rosiers grimpants et parterres de fleurs multicolores imprégnaient l'air de parfums suaves…
Que ce soit sa grille basse en fer forgé finement travaillée, qui le clôturait, ou les petits arceaux métalliques qui délimitaient soigneusement ses pelouses, ou encore ses statues de marbre ou de granit, représentant Diane Chasseresse ou des nymphes dénudées, tout avait été fait pour conférer au P'tit Jardin ce charme désuet qui séduisait tant les Bônois.

Comme tous les jardins d'autrefois, le P'tit Jardin avait son gardien ; c'était un vieux mutilé de la Grande Guerre, vêtu d'une salopette, coiffé d'une casquette d'un autre âge et qui veillait jalousement à l'intégrité des plates-bandes. 
Le P'tit Jardin était un de ces points de la ville qu'aucun événement - politique, religieux, militaire, ou tout simplement populaire - ne pouvait éviter.
Hors les enterrements, toujours solennels, avec leur corbillards hippomobiles couverts de fleurs, souvent précédés de musiciens, et les mariages composés de plusieurs landaus , bruyants de bonheur, qui remontaient ou redescendaient ses rues adjacentes, les corsos fleuris, les processions religieuses, le revues militaires, les retraites aux flambeaux , passaient aussi à ses abords.

Des moments de liesse, il en connut , le P'tit Jardin.
A chaque fois qu'un Maire était élu, il ne manquait pas de venir se montrer au balcon monumental de sa nouvelle résidence, juste au-dessus de ses pelouses. Les personnalités sportives ou politiques venaient également y parader. Tiens ! je me souviens du dernier visiteur illustre que j'y ai vu : c'était un général qui, levant haut ses bras promettait une avenir radieux à la foule immense que le P'tit Jardin avait du mal à contenir… C'était en 1958…

Le P'tit Jardin connut aussi des moments tristes.
Ainsi, au cours des bombardements de Bône , en 1942/43, fut-il meurtri dans sa chair, lorsqu'une bombe fit littéralement exploser la magnifique ramure d'un des caoutchoutiers , brisant, au passage, une statue érigée à proximité.
Durant cette même période, pelouses et massifs de fleurs furent délaissés. Les soir d'alerte, les boîtes fumigènes, stockées de loin en loin, le long de la clôture, étaient mises à feu, par des factionnaires et le P'tit Jardin devenait lugubre sous une chape de fumée acre.
Malgré ces vicissitudes le P'tit Jardin continuait son bonhomme de chemin. Certes, les joyeuses animations d'autrefois n'étaient plus que de lointains souvenirs et, dans les rues avoisinantes ne passaient plus que des véhicules militaires de toute sortes. Parfois une colonne de prisonniers, en route pour un camp lointain, attirait les badauds qui abandonnant, pour un temps, leurs bancs venaient se presser le long des trottoirs, au passage des infortunés… Dérisoire distraction !

Mais la guerre s'éloigna enfin. Les musiques militaires, Nouba des tirailleurs en tête, toujours plus triomphantes, contournèrent de plus en plus souvent le P'tit Jardin. A la libération de Paris, des farandoles de jeunes, parcourant les rues de la ville, ne manquèrent pas de traverser joyeusement ses allées. 
Arriva le 8 Mai 1945. Dans l'après-midi le P'tit Jardin fut brusquement déserté, à cause, disait-on d'incidents survenus quelque part en ville. Mais cette ombre fut vite estompée par les festivités de la Victoire…
Lentement, le P'tit Jardin s'efforça de retrouver son aspect de naguère. Oh ! bien sûr, la jolie grille en fer forgé n'était plus là, remplacée qu'elle avait été par une vulgaire bordure de ciment, quelques-uns de ses beaux arbres avaient été arrachés.
Mais pendant longtemps encore le P'tit Jardin sut préserver sa vocation de lieu de rencontre et de détente.
Jusqu'en 1962… En juin d'abord, il y eut tout près de lui, un terrible incendie qui dévasta l'imposant toit d'ardoise de la Mairie.
Et en juillet, tout se précipita… le P'tit Jardin fut à nouveau meurtri par des groupes hystériques qui, brandissant à travers ses allées un drapeau aux couleurs inconnues de lui, jetèrent à terre les dernières statues encore là…

Mais quoi ! ne nous attardons pas sur ces souvenirs tristes, et s'il fallait que soit retenue qu'une seule image de notre P'tit Jardin, que ce soit celle de ses pelouses et de ses arbres, s'éveillant doucement par un matin d'été déjà chaud, embaumant roses et pois de senteur, tandis qu'un premier promeneur, croisant le toujours le soupçonneux gardien à la jambe de bois, irait confortablement s'installer sur un de ces bancs de pierre à dossier, à l'ombre d'un chêne liège, pour y savourer le simple bonheur d'être là, avec à la bouche comme un petit goût de paradis…

M. CUTAJAR

Mis à jour (Mercredi, 30 Décembre 2009 18:33)