PostHeaderIcon Mon coin de rue

Mon coin de rue, c’étaient un salon de coiffure pour dames, un atelier de réparation de postes de T.S.F., une échoppe de cordonnier, une chapellerie, une épicerie fine, une menuiserie, et puis, plus loin, un café et un restaurant… Un inventaire à la PREVERT, en somme !
A eux seuls, ces petits commerces auraient suffi à rendre mon coin de rue fort attachant : la menuiserie était la première à ouvrir ses portes, sous l’œil vigilant du maître des lieux, qui tenait à ce que ces trois ou quatre ouvriers fabriquent des meubles irréprochables, à cause sans doute, d’un concurrent pas très éloigné qui, en passant devant chez lui, ne manquait jamais d’y jeter un regard furtif plein de sous-entendus…
Puis arrivaient, presqu’en même temps, le cordonnier et l’électricien : le premier, d’origine kabyle, portant lunettes, à la démarche raide, s’entendait à merveille avec le second, toujours en salopette, pour se raconter des blagues au moindre temps mort qu’ils avaient… Puis venait l’épicière, très stricte dans son chemisier blanc et sa jupe noire, que les enfants du quartier considéraient sans doute comme la plus sympathique, à cause des tablettes de chocolat « kohler » qu’elle leur vendait, pressés de découvrir à l’intérieur, les deux nouvelles vignettes qu’ils colleraient soigneusement dans leur album de collection…
La coiffeuse et le chapelier ouvraient quant à eux, leur porte, seulement en milieu de matinée ; ces deux-là avaient un point commun : une démarche très féminine ; Bon ! me direz-vous, pour la première, il n’y avait là, rien d’original, mais en ce qui concernait le second, à cette époque à présent lointaine, il aurait fait hocher la tète à plus d’un, s’il n’avait travaillé là depuis longtemps ce qui lui avait permis de s’intégrer totalement dans le quartier…
Enfin, le restaurateur, et juste en face, de l’autre côté de la chaussée, le cafetier, étaient réputés, l’un pour ses spécialités de poissons, l’autre pour ses délicieuses « kèmias » : aux heures d’affluence, vers Midi, ou mieux, le soir, une fois le soleil couché, les amateurs se pressaient autour du comptoir du café, associant à chaque gorgée d’anisette, qui, petit rouget ou petit éperlan, ou encore sépia, qui, petits escargots blancs sauce piquante – spécialité de la maison… Quant au restaurateur, il commençait - à la belle saison (qui était très longue !) - à aligner ses tables, sur le trottoir, contre la façade de son établissement, qu’occuperaient les dîneurs, la nuit venue, éclairés seulement par la lumière colorée diffusée par de minuscules abat-jour…

Mon coin de rue, c’étaient aussi les « embarras » matinaux, car en effet, la chaussée, suffisamment large au début de la ville nouvelle, pour permettre à deux véhicules de se croiser, se rétrécissait à ce point, en allant vers la vieille ville, qu’une seule voiture pouvait circuler, et encore, devait-elle partager sa voie avec les piétons, aucun trottoir n’ayant pu être aménagé !
Il s’ensuivait alors une animation faite de cris et d’invectives allant souvent jusqu’au juron, sauf entente tacite de quelques habitués : il existait, par exemple, un peu plus loin, sur une placette, deux épiciers ; devant périodiquement s’approvisionner, ils utilisaient, pour ce faire, une voiture hippomobile ; lorsque l’un arrivait et que l’autre repartait, s’apercevant de loin, le moins engagé dans l’étranglement, laissait le passage à l’autre avant de continuer… ce qui ne les empêchait pas de se regarder en chiens de faïence : rivalité commerciale oblige !...
Qu’on ajoute à cela : - la petite maltaise du Pont Blanc qui, avec sa carriole tirée par un mulet, allait de porte en porte proposer, et son lait, et ses fromages de chèvre (ah ! les bons « fromadjos » -orthographe phonétique…) ; - le camion des éboueurs, doublé parfois par celui des éleveurs de cochons, très preneurs du contenu des poubelles qui attendaient devant la porte des maisons, pleines jusqu’à déborder ; - les voitures à bras des marchands des quatre saisons ; - le fourgon barreaudé du fameux « galoufa », l’employé municipal qui, muni d’un bâton au bout duquel avait été confectionné un nœud coulant, était chargé d’attraper les chiens errants ; - le « break » de ces « dames », lesquelles, surveillées par leur sous-maîtresse – vieille matronne sur le retour -, mais vêtues de leurs plus beaux atours, ayant pour un temps (compté !) abandonné quelqu’accueillante « maison » de la ville haute, s’en allaient, soit au bain maure… mais soit aussi au dispensaire pour se soumettre à la visite médicale qui viendrait confirmer leur bonne santé, condition nécessaire à la poursuite de leur métier ; - l’aiguiseur de couteaux et sa curieuse machine à pédale ; - les marchands de journaux, leurs feuilles de chou bien rangées sous leur bras, entre un grand carton replié ; - les marchands de chiffons, qui achetaient plus qu’il ne revendaient - chacun d’eux ayant un cri bien spécifique pour annoncer sa présence : un des marchands de chiffons, par exemple, avait tellement « compressé » la prononciation de son activité qu’il ne signalait plus son passage que par un « hon » (pour « chiffons ») sonore…
Oui ! qu’on y ajoute toutes ces braves petites gens, et on comprendra pourquoi, le petit riverain que j’étais alors, considérait comme un de ses passe-temps favoris, le fait d’assister durant de longs moments, agenouillé sur une chaise et accoudé à la fenêtre de son logement, au spectacle permanent que lui offrait son coin de rue.

Mon coin de rue, c’était encore, un endroit d’où pouvaient s’observer (ou se raconter), la plupart des évènements de la cité, petits ou grands. Chaque fête, tant musulmane que chrétienne ou juive, s’y manifestait peu ou prou : le samedi, de nombreux groupes d’israélites, en costume traditionnel, s’empressaient vers la synagogue, toute proche ; le dimanche matin, des familles entières rejoignaient à deux pas de là, la cathédrale, dont les cloches sonnaient à toute volée ; parfois, un attelage brinqueballant, transportant une joyeuse cohorte de femmes, d’hommes et d’enfants aux vêtements chatoyants, y passait, au son de tam-tam, de flûtes et de you-you stridents : c’était une famille musulmane qui partait apporter une offrande à quelque marabout des environs – à moins que ce ne fût une cérémonie de mariage ou de baptême…
Certain jour, un cortège funèbre composé d’hommes au visage grave, transportant à quatre sur leur épaule et à tour de rôle, un cercueil recouvert d’un drap de soie verte y faisait irruption, silencieux et rapide, s’en allant rejoindre la mosquée à trois rues de là...

Chaque année, les trois communautés célébrant avec ferveur leurs rituels religieux les plus solennels, leur « rayonnement » atteignait immanquablement mon coin de rue : à l’occasion du Ramadan, lorsque la batterie de la Kasbah annonçait la fin du jeûne, au coucher du soleil, en tirant un coup de canon, c’était la liesse ; les passants exultaient en se congratulant et les mendiants attendant avec impatience ce moment, se précipitaient vers le portail encore clos du riche voisin arabe, espérant de lui, qu’il leur accorde l’obole traditionnelle…
Le « YOM KIPPOUR » (le Grand Pardon), ainsi que le Jour de l’An (« Roche Hachana ») étaient, pour le peuple juif, jours d’allégresse et la jubilation qui émanait du flux convergeant dés le matin vers la Synagogue proche finissait par en imprégner tout le quartier… La nuit de la Saint-Sylvestre, de bruyants « réveillonneurs » descendant à pied de la Vieille Ville, s’y faisaient fréquemment entendre, entonnant à pleins poumons, des sérénades napolitaines, rythmées par un mandoliniste de circonstance ! Et dés l’aube du Nouvel An, c’était un groupe de musiciens qui, dans la rue voisine où demeurait un conseiller municipal, venaient l’honorer d’une aubade au son de cuivres tonitruants…

Les rumeurs de « nouvelles » plus ou moins véridiques s’y transmettaient, de fenêtre en fenêtre, entre deux airs populaires chantés à tue tète par des ménagères vaquant à leurs tâches journalières : c’étaient de croustillants faits divers, colportés à plaisir : « Vous avez vu celle-là ! elle vient de quitter son mari et ses enfants ! Il fallait s’y attendre, avec les « cornes » qu’elle lui faisait porter…
Il n’y avait que lui, le pauvre, qui ne le savait pas ! » ; mais d’autres fois, les informations rapportées étaient beaucoup plus graves et tristes ; exemple parmi tant d’autres : la mort pendant la guerre, de jeunes gens tombés au combat : « vous avez vu « untel », le fils du café du coin ? on dit qu’il vient d’être tué à la Bataille de Monte Cassino, en Italie !
Et l’autre… et l’autre… et l’autre… tous enfants du quartier ! ». Il est vrai que cette bataille avait été particulièrement meurtrière pour les jeunes bônois, mobilisés en nombre…

Mon coin de rue changeait de physionomie au gré des saisons, comme le font les paysages bretons selon l’amplitude des marées. L’hiver le revigorait malgré, parfois, des coups de froid qui nous faisaient grimper jusqu’à la terrasse des maisons d’où s’apercevait le massif montagneux de l’Edough couvert de neige ; le printemps lui apportait les effluves parfumés du « p’tit jardin de la Mairie » où les fleurs commençaient à poindre et qu’après seulement quelques pas, il était facile de rejoindre ; l’été – hors le matin – le rendait aphasique dés midi, après que les derniers amateurs de plage et de mer eurent rejoint leurs pénates ; alors, après manger, c’était le temps sacré de la sieste et il aurait pu, à travers les persiennes closes, s’entrevoir, désert, écrasé par le soleil, son silence n’étant troublé que chaque quart d’heure, par le gond de l’horloge de l’Hôtel de Ville…
Et ce n’est qu’en début de soirée que l’animation reprenait, quand, désertant leur logement surchauffé, parents et enfants s’en allaient vers les quais du port tout proche, à la recherche souvent illusoire, d’un semblant de brise, tandis que le marchand de glaces et de « crèmes » qui avait une remise dans une maison voisine, en tirait promptement, un chariot à bras, qu’il avait savamment transformé en « atelier de fabrication de glaces » ambulant protégé par une jolie caisse en bois vert sur laquelle il pouvait se lire, peinte en lettres d’or, la phrase « goûtez et … comparez ! ».
Et les promeneurs du « Cours » ne s’en priveraient pas de les gôuter et de les regouter, ces délicieux « créponnets » que notre marchand leur proposerait, une fois installé sur une allée de ce célèbre lieu de ralliement !… Puis l’automne arrivait, avec ses orages et ses soudains coups de « bafoun » , ce vent d’est aussi court que violent: alors, les égouts ayant accumulé durant la période estivale poussière et détritus, ne pouvant avaler de telles quantités d’eau, il s’en suivait l’inondation au grand dam des passants… mais au grand plaisir des enfants qui pataugeaient à qui mieux- mieux de flaque en flaque…

Mon coin de rue… vous ne l’avez pas reconnu ? « BON SANG ! MAIS C’EST BIEN SUR ! » … C’était la rue Caraman… Vous savez… Là où elle rencontrait la rue du Quatre Septembre… tout prés de la mairie !…

Marcel CUTAJAR

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Les acteurs cités dans cet article :

  • le menuisier : André APPALTO (dans les années 1940) ;
  • la coiffeuse : Maguy APPALTO (dans les années 1940) ;
  • l’electricien : BAYES (dans les années 1940) ;
  • le cordonnier : SNOUSSI (dans les années 1940) ;
  • le modiste : REPETTO(dans les années 1940) ;
  • l’épicière : BARLEY (dans les années 1930/40) ;
  • le restaurant : LA RASCASSE (dans les années 1930/40) ;
  • la brasserie : LA TAVERNE ALSACIENNE (prop. PHILIP) années 1940 ;
  • les épiceries de la place Caraman : SAMMUT et CAPUTO. (années 1930/40). Photo Claude WAGNER
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Mis à jour (Mercredi, 30 Décembre 2009 18:54)