PostHeaderIcon Bône... et ses gargoulettes

Je parcours un dictionnaire à la recherche d’un renseignement lorsque mon attention est attirée par un mot autrefois, couramment usité par nous, PIEDS-NOIRS : « GARGOULETTE » … Malgré moi, j’en lis la définition… et reste ébahi par la platitude des termes employés : « VASE POREUX OU L’EAU SE CONSERVE FRAICHE »…

Ignorance ! Qualifier de vulgaire « VASE POREUX », celle qui nous accompagna fidèlement pendant si longtemps, jour après jour, nuit après nuit, dés la chaude saison venue ; méconnaître ainsi, non seulement sa valeur fonctionnelle, mais surtout le symbole qu’elle représente pour nous !…

Si les « inventeurs » de cette pseudo-définition, avaient pris la peine, avant de la confier aux rotatives, de se pencher un tant soit peu, sur le noble Passé de notre chère compagne, alors ils n’en auraient fait qu’un piteux classement vertical…

Que n’ont-ils jamais pu assister à son arrivée sur les quais de notre Ville ! Cela se passait il y a longtemps, bien avant que les réfrigérateurs, ou autres machines à fabriquer le Froid, ne vinssent encombrer nos cuisines … Dés la fin du printemps, la chaleur pointant déjà son nez, elle était attendue, la Belle, avec impatience ; et lorsqu’elle arrivait enfin, bien calée parmi, cent et plus, de ses sœurs, dans les entrailles d’un « chebeck » (1), c’était l’ineffable plaisir des retrouvailles. Dés la tombée du jour, nombre de promeneurs, s’approchaient de l’embarcation pour y déceler sa présence… parmi les odeurs de cordages et de vieux bois.

Et que dire du « chebeck » lui-même dont l’histoire, jadis si mouvementée, lui était à présent, intimement liée : parti de la saharienne île de DJERBA, il parvenait enfin au port, toutes voiles dehors, après avoir remonté durant de longs jours, les côtes tunisiennes, puis les avoir contournées vers l’ouest, en direction de Tabarka ; que dire de cet antique gréement rafistolé mais respirant pourtant encore l’Aventure, lui, dont les soutes de ses ancêtres, guidés par le féroce DRAGUT (2), avaient recelé, non pas de rustiques poteries, mais de riches butins et de pauvres esclaves.

garg-chebecs

(1) Voilier de moyen tonnage que les barbaresques ont longtemps utilisé (jusqu’au XIX° siècle), comme bateau corsaire,  en Méditerranée, avant qu’il ne soit converti en débonnaire transport de gargoulettes…
(2) Célèbre corsaire arabe du XVI° siècle dont l’île de DJERBA, au sud de la Tunisie, fut un moment le repaire.

Oui ! Que n’ont-ils jamais pu se mêler, nos savants lexicologues, ne serait-ce qu’une seule fois, à ces groupes de curieux, regardant accoster en douceur, à leurs pieds, un « chebeck » manœuvré par quatre ou cinq gaillards, bien débonnaires dans leur sarouel, leur jaquette et leur chéchia à longue queue. Ils auraient pu lire dans les yeux des badauds, toute la joie de le revoir, ce fidèle rafiot lui et sa précieuse cargaison, car messagers l’un et l’autre, tout comme les hirondelles et les cigognes, de la si attendue et si belle saison estivale…

Ils auraient pu ensuite, apprécier le soin avec lequel le déchargement se faisait ; tout prés des quais, était aménagée, à l’époque, une placette qu’ombrageaient quelques palmiers. C’est cet endroit qu’avaient choisi les marins- mercantis pour y ranger leurs poteries, en attendant que les revendeurs locaux viennent les leur acheter. Cette petite place avait acquis une telle notoriété, que les bônois l’avaient baptisée « PLACE DES GARGOULETTES »…
Qu’elles étaient gracieuses, nos futures compagnes, en rang, au pied des arbres : un peintre de passage s’en serait sûrement inspiré !…Bien sûr, ceux d’entres nous – et je les espère nombreux – ayant eu le bonheur de lire le livre-référence « BONE, SON HISTOIRE, SES HISTOIRES », excellemment écrit par le regretté Maître Louis ARNAUD, se souviendront d’un chapitre que l’auteur consacre à ladite place, dans lequel il rapporte les frasques de jeunes garnements s’exerçant au moyen de frondes, au tir… à la gargoulette, au grand dam de leurs gardiens djerbiens…
Ce qui pourrait laisser supposer que ces poteries n’étaient guère prisées par les galopins en question… Mais que non ! Parce qu’en réalité, si leurs cibles « physiques » étaient bien les malheureuses gargoulettes, par ricochets « virtuels »… c’étaient leurs vigiles qui étaient visés… par simple jeu, sans doute !…

gargoulette
La preuve ? Ils l’auraient eu sans peine, nos vénérables Immortels, s’ils avaient pu, un matin, déambuler dans le quartier populaire du vieux marché arabe des années 1920. Dans quelque rue grouillante de vie, ils auraient sans nul doute entrevu, parmi le va-et-vient de la foule, plusieurs de ces mêmes vauriens de l’autre soir, métamorphosés en ange, derrière leur mère, s’arrêtant devant chaque devanture de marchand mozabite, en quête… d’une jolie gargoulette dont ils feraient leur compagne adulée, tout heureux de la retrouver à portée de bouche, durant les prochaines chaleurs…

Les potiers de GUELLALA (3), pour satisfaire au mieux leur lointaine clientèle, avaient apporté tous leurs soins, à leurs créations : en vrais artistes qu’ils étaient, d’un amas informe de terre glaise, tournoyant sur un tour sans âge, ils étaient parvenus, comme par miracle, à façonner de vrais chefs-d’œuvre.

C’est toute cette production qui se retrouvait, dans les pittoresques boutiques : à l’extérieur d’abord, contre le mur, à même le sol, trônaient les grosses cruches ; puis, sur le chambranle de la porte d’entrée était accrochée toute une kyrielle de terres cuites, plus diverses les unes que les autres.
Quant à l’intérieur de l’échoppe, il n’y avait de place que pour quelques personnes, tant l’encombrement était grand. Le choix s’avérait délicat : prendrait-on celle-là, dans le coin, au ventre généreux ? Oui, mais sa couleur gris-sale ne sera pas des plus plaisante… Celle dans le fond, là-bas, couleur de sable, avec ses anses fines, conviendrait mieux…
Bien sûr, l’autre, à côté, avec sur ses courbes, joliment tracées, des lignes entrelacées, serait tentante, mais son prix doit être plus élevé – bien que, en marchandant… Ah ! il en faudrait aussi pour les enfants, car chacun voudra la sienne…
Oui, ne me tire pas par la jupe, je l’ai vue, dans le coin, entourée de plus grosses : comme tu les aimes, elle porte, dans le goulot, un filtre de terre, qui empêchera l’eau de jaillir trop brusquement, ce qui t’évitera de t’inonder, ô tchoutche (4) ! , lorsque tu la porteras à la bouche !…

(3) Petite ville de l’Ile de DJERBA, spécialisée dans la fabrication des poteries.
(4) Maladroit, dans le langage bônois.

Au cours des semaines qui suivaient, la Gargoulette devenait reine. Dans les rues, rares étaient les commerçants qui n’en avaient pas, suspendue à leur porte ; parfois même, une jarre était placée prés de l’étalage, remplie d’eau, une timbale à portée de main, à la disposition du chaland…
Les ouvriers travaillant à l’extérieur, du maçon au pêcheur en passant par le jardinier, n’omettaient jamais d’en emporter une avec eux. Dans les logements était repéré un endroit frais (ils étaient rares !) de préférence sur le passage d’un courant d’air : on l’y installait en espérant que sa porosité sera de qualité suffisante pour lui permettre de «transpirer » au maximum…
Alors seulement on pourrait dire qu’en l’acquérrant, on avait fait une bonne affaire, le degré de fraîcheur de son eau étant directement tributaire, et de l’importance de cette « sudation »… et de celle de l’évaporation qui s’en suivrait…

Mais l’argument qui aurait définitivement persuadé nos augustes linguistes de jeter aux orties leur fade définition, eut été que l’un d’eux accepte de se joindre à nous un soir d’été, et de préférence, par temps de sirocco… Hospitalité oblige, une couche aurait été mise à sa disposition… et nous lui aurions souhaiter « Bonne Nuit »…
Au bout d’un moment, inondé de sueur, l’insomnie n’aurait pas manqué de le gagner. Affreusement agité, ayant rejeté loin de lui ses draps transformés en serviettes-éponge, au bord de la crise de nerf, une étrange onomatopée, encore inconnue de lui, lui serait alors parvenue de la pièce voisine, étrange… mais si agréable à écouter : un « GLOUGLOU » se terminant par un « Aaah » de satisfaction… Il en aurait bien vite soupçonné la provenance : Oui ! Quelqu’un, à côté, était en train de boire !…
N’y tenant plus, il se serait levé, et pieds nus (à pieds nus, pour nous autres !) sur les tommettes tièdes, il se serait dirigé, à tâtons, dans l’obscurité, comme mû par un irrésistible instinct de conservation, vers une fenêtre ouverte, au milieu de laquelle se détachait, en ombre chinoise, suspendue à une ficelle… la gracieuse silhouette d’une gargoulette…
Avec quel bonheur il se serait précipité vers elle ! A deux mains il se serait emparé de ses flancs délicieusement humides, et la basculant au-dessus de sa bouche, il aurait avidement plaqué ses lèvres sur son goulot… pour, dans la chaleur de la nuit, inonder jusqu’à plus soif, son gosier desséché.

…Et je suis sûr que bien plus tard, se rappelant encore cet instant magique, ce « GLOU ! GLOU », - inimitable avec tout autre récipient -, désormais synonyme pour lui de bienfaisante fraîcheur, il aurait su convaincre ses pairs, de ne plus jamais traiter notre GARGOULETTE, comme un trivial… « vase poreux »…

« GLOU ! GLOU ! »… « AHHH »… Vous vous souvenez ?…

Marcel CUTAJAR

Mis à jour (Mercredi, 30 Décembre 2009 19:26)