PostHeaderIcon Les créponnets

Parler du Cours Bertagna n’apprendra rien à nos amis bônois, cependant, l’évoquer sous le soleil de nos promenades d’autrefois le fera revivre une fois de plus, le temps d’une lecture, avec cette fois le regard particulier de la fillette  que j’étais en 1960.

Cette célèbre promenade consistait  en un incessant va et vient sur le cours baptisé du nom d’un illustre personnage autrefois propriétaire d’une bonne partie de la ville.

Le cours, strié de petites dalles jaunes, était bordé d’une double rangée d’arbres à l’ombre desquels s’étaient implantés ici et là quelques glaciers. D’un pas nonchalant, la foule de promeneurs l’arpentait d’une extrémité à l’autre,  puis, comme une mécanique, se retournait machinalement au pied du kiosque à musique pour redescendre en direction du port jusqu’au pied de la statue d’Adolphe Thiers, puis remontait à nouveau, et ainsi de suite pendant des heures...

Chacun dans genre rivalisait d’élégance, ou marquait bien son style. On y croisait les « zazous » de l’époque traînant des pieds, les cheveux plaqués à la gomina, un peigne toujours à portée de main fiché dans une poche arrière, sous l’œil réprobateur de dames en tenues classiques bon chic bon genre offensées par leur manque de tenue. Elles-mêmes étaient vite éclipsées  par des essaims de jeunes filles dorées à la taille de guêpe, habillées à la Bardot avec leurs robes en « Vichy » froncées sur d’amples jupons gonflants. Il suffisait d’observer le regard admiratif de la gente masculine à leur passage pour évaluer l’impact de cette mode merveilleusement féminine.

Pour parfaire le tableau, ces sirènes encore odorantes d’ambre solaire, tout droit sorties de Chapuis, Fabre, Toche ou Saint-Cloud, se donnaient des airs de star avec leurs talons aiguille, chignons hauts et lunettes noires, un foulard de mousseline noué gracieusement derrière la nuque. Quel programme...

Les hommes d’âge mur circulaient pour la plupart en costume, ou en pantalon de toile claire et polo en fil d’Ecosse, l’air sérieux, absorbés par leurs conversations animées, c’est du moins l’impression qu’ils me donnaient.

Tout ce petit monde allait et venait en rangées de marcheurs, rallongées au gré des rencontres, et se décomposant au bout d’un moment pour se reconstituer avec de nouveaux arrivants.

Les conversations allaient bon train, et nous suivions nos parents, admirant tout sous le soleil : les jeunes gens, les silhouettes de femmes voilées d’étoffes soyeuses blanches ou noires qui traversaient le cours d’un pas rapide, les enfants qui jouaient avec des cerceaux (les fameux hula-up) ou en patins à roulettes,  les militaires, les palmiers, les attelages de chevaux et leurs calèches en attente le long des trottoirs.

Il y régnait une sorte de bonheur simple, lumineux, joyeux, avec en fond sonore le bruit des pas, des voix et le ronronnement de la ville.

Le temps passait, et toutes ces observations m’occupaient dans l’attente fébrile d’un arrêt à l’Ours Polaire, un glacier qui fabriquait les « Créponnets », autrement dit les meilleurs sorbets au citron du monde...

Il arrivait enfin, ce moment merveilleux de l’attente au comptoir en zinc à l’ombre des arbres, où un garçon nous demandait quel parfum nous désirions. Nos choix étaient variés, mais le « Créponnet » l’emportait souvent.

Il ouvrait alors un congélateur d’où s’échappait une vapeur, plongeait vivement son bras dans les bacs à glace pour remplir nos cornets simples ou doubles,  voire triples… en tassant bien avec le dos de la cuillère, et la promenade recommençait, les yeux fixés sur ces pyramides  gourmandes jusqu’à leur totale absorption.

Ah les délicieux « Créponnets » contenus dans des cornets confectionnés sur place, encore chauds, vanillés, croustillants à souhait ! Il fallait les consommer très rapidement avant que les glaces ne fondent, et sitôt engloutis, je rêvais déjà au prochain arrêt au glacier.

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Le cours Bertagna. On aperçoit, à gauche, les baraques de créponnets

Hélène CAMUS - 21.12.2005

Mis à jour (Mercredi, 30 Décembre 2009 19:39)