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LE PÈRE MIZZI ET LES FÊTES LITURGIQUES DE SAINT AUGUSTIN

Il était grand et ventripotent, et portait opulente barbe noire. Il n'avait rien d'un ascète, aimant bien boire et bien manger. Et pourtant  c'était un saint homme, le Père Mizzi, un de ces gens d'Eglise qui vous attire à la prière ; peut‑être parce qu'ils ne cachent  pas leur désir de profiter des richesses terrestres mises à leur disposition par le Créateur. Malgré le ventre qui gonflait la soutane, il était vif, alerte, solide, proche de la soixantaine, il vieillissait allègrement sur sa colline d'Hippone, dans sa Basilique.

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Le Père MIZZI

Sa colline, sa Basilique ? Bien sûr. N'y était‑il pas le maître après Dieu. Maltais, venu de la Valette, il s'était vu confier par l'ordre des Augustiniens la garde de la Sainte Relique, le cubitus droit du premier évêque d'Hippone, Saint Augustin : on ne pouvait trouver sentinelle plus vigilante. A vrai dire le Père Mizzi vivait à longueur d'année dans l'attente des Fêtes Liturgiques de Saint Augustin ; elles se situaient dans la dernière semaine d'août.

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Cliquez pour agrandir la Basilique Saint-Augustin

Pendant huit jours la Basilique d'Hippone devenait le Haut‑Lieu de la Chrétienté. Toute la hiérarchie méditerranéenne était présente à ce rendez‑vous aoûtien Pendant ces moments‑là, il débordait de joie, de fierté et, que Jésus lui pardonne, une bouffée d'orgueil lui montait à la tête. Il avait fini par croire, le bon Père Mizzi, que la Saint Augustin, c'était sa fête à lui.

Les cérémonies liturgiques atteignaient leur sommet la journée du dimanche. Le matin étaient conviés à la Grand' Messe ceux qu'on englobe dans le terme pratique d'autorités civiles et militaires, le préfet, le maire, les officiers de la garnison.Les pèlerins arrivaient de Bône et de sa région naturellement, mais aussi du Constantinois, de l'Algérois, parfois même de l'Oranais et de la Tunisie ; la plupart en voiture, d'autres en plus modeste équipage, carriole tractée par un mulet, charrette tirée par un cheval ; et le reste à pied. Il n'y avait pas de parking à Hippone. Les premiers venus rangeaient leur véhicule le long de la route. Après quoi les gardiens de la paix interdisaient l'accès motorisé. C'était rassasier leur âme d'une cure de jouvence augustinienne ; aurait‑il été décent d'abandonner son ventre à des crampes récalcitrantes ?
On avait donc apporter les couffins pleins de victuailles. De toute façon les marchands de sandwiches et de boissons gazeuses n'auraient pas suffi à alimenter à cette foule innombrable, mise en appétit par le voyage et le changement d'air. On s'installait pour le pique-nique de midi comme on pouvait, à l'endroit qu'on trouvait encore libre, dans la chaleur, dans la poussière, l'odeur d'essence et le parfum du crottin.

Le carillon joyeux de la Basilique sur le coup de 3 h. tirait tous ces gens affalés de leur reposante torpeur : c'était l'heure des Vêpres. Du presbytère sortaient les Prélats en tenue d'apparat. Tout juste cinquante mètres séparaient la cure de la cathédrale. Mais ce court chemin était parcouru lentement, ce qui donnait le loisir à la foule de se placer en double haie. Une nuée d'Enfants de Choeur faisaient escorte aux prêtres. Le Primat d'Afrique, mitré d'ors, ouvrait la marche, frappant les pavés de sa crosse, tel un tambour major qui marque la cadence. Tout autour, la foule se bousculait par le rituel baiser à la bague.
L'Abbé Mizzi accueillait son monde sur le parvis. Abbé ? Non, pas en ce Saint Jour. Par ordonnance spéciale, l'Archevêque de Carthage lui avait décerné le titre de Monseigneur ; mais le Père Mizzi n'avait droit à la mitre qu'en présence de son parrain ; ou alors dans ses voyages en Tunisie. Au grand dam, soit dit en passant, de l'évêque de Constantine.

Les fêtes liturgiques s'achevaient en apothéose dans l'après midi du dimanche par la traditionnelle procession. Elle se formait tout en bas de la colline, près de la statue de Sainte Monique serrant dans ses bras son amour de chérubin. Cent mètres plus haut était érigé un reposoir sur le socle même d'un gigantesque Saint Augustin de pierre : un hectomètre tout juste suffisait au vénéré Saint pour passer de la prime enfance à l'âge adulte.

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Tandis que la procession cheminait dans la côte, les « Ave Maria » succédaient aux « Credo » et les « Notre Père » aux « Je vous salue, Marie », soutenus puissamment par les haut‑parleurs. Monseigneur Mizzi, plus suant que jamais, allait, venait, d'un bout à l'autre de cet interminable défilé, chef d'orchestre mobile de cette formidable chorale. Parfois, Mon Dieu, pardonnez‑lui, il interrompait le chant liturgique d'un tonitruant « Allez, allez, plus vite ».

Le lendemain de ces fastes journées, lorsque son dernier hôte avait quitté Hippone, le Père Mizzi rangeait sa mitre. Mais pendant quelques jours encore sa barbe cachait mal le sourire d'un homme heureux ; sans doute, du haut du ciel, Saint Augustin lui adressait un grand merci.

Extrait de Bône, tu te rappelles ? de Jean PERONI

Mis à jour (Mercredi, 30 Décembre 2009 19:57)