PostHeaderIcon Le vieux théâtre

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Dans les années 30-40, le Vieux Théâtre était à son apogée. Les Bônois étaient très fiers de son architecture, vaguement néo-classique, avec ses sept portes et ses sept fenêtres arrondies, et surtout, son fronton triangulaire sur lequel était peinte une scène inspirée de la mythologie grecque...
Oui, les Bônois, de quelque condition qu’ils fussent, l’affectionnaient beaucoup, ce  Théâtre  quoi qu’il eût déjà à l’époque, un demi siècle d’existence. Son rayonnement pénétrait les couches, même les plus humbles du peuple.  Aussi, à chaque représentation – notamment lorsqu’il s’agissait d’opérettes – des groupes, arrivant de la Place d’Armes, toute proche, ou même de faubourgs plus éloignés, se pressaient-ils dans le hall d’entrée, impatients de rejoindre leurs places.

Parlons-en de ces places ! Après une course folle dans l’escalier de bois qui y conduisait, on les atteignait, tout en haut de l’édifice, tout prés du plafond, qu’un artiste-peintre local avait décoré d’un ciel bleu-azur sur lequel évoluaient des angelots… C’était « Le Paradis » que les habitués avaient fièrement baptisé… « Poulailler »…  L’ambiance était ici, d’une convivialité extraordinaire. Hommes et femmes, endimanchés, portant costumes, cravates, casquettes ou chapeaux de feutre mou, pour les uns, robes multicolores de taffetas ou satin, bérets ou chapeaux-cloches, pour les autres, cherchaient à se placer au mieux, sur les gradins de bois dont les plus convoités étaient ceux qui se situaient le plus proche de la balustrade : en effet, de cet endroit, la vue portait , et sur le balcon, et sur les premiers fauteuils d’orchestre, et sur les loges et les baignoires, sur les côtés  Les petites gens du poulailler se délectaient de cette situation qui, pour une fois, les plaçait en position dominante, par rapport à ceux du dessous, habituellement, socialement, supérieurs à eux. Et les potins allaient bon train, en attendant que se lève le rideau :

« Tiens ! La loge du Maire est vide aujourd’hui ; en revanche, le Président du tribunal est là, avec toute sa famille ; ti as vu le beau chapeau que porte sa femme ?! »

« Regarde sur la droite, à la première rangée du parterre : c’est X…, l’entrepreneur de…, avec sa femme : çui-là, si çà continue, i pourra plus passer sous la porte de son magasin, avec les cornes qu’il porte ! Ah ! Regarde à gauche, la femme avec la voilette, c’est la femme du Consul de… avec ses deux filles. Berthe, tu sais, celle de la rue Suffren, et ben, c’est elle qui a brodé tout le trousseau de mariage de sa fille… »

« Tiens ! celle-là, au milieu, c’est la fille de…, tu sais, le gros marchand de bois, et ben, il paraît qu’elle a eu  à faire à une faiseuse d’ange, il y a quelque temps ; il y en a eu bien d’autres aussi : on dit que la police, elle enquête… »

Et chacun, d’aller de ses commentaires !

Mais les trois coups du brigadier annonçant le début du spectacle retentissaient ; le silence se faisait total, les lumières de la salle s’atténuaient, le rideau se levait dans un grincement de poulies. La scène s’illuminait sous les faisceaux des projecteurs aux écrans polychromes placés sur les murs latéraux. Les gens du poulailler buvaient religieusement, chaque parole des artistes… et les retenaient avec tant de justesse, que dans les jours qui suivaient, il était fréquent que, passant dans une rue de la vieille ville ou d’un faubourg,  on réentende ces airs, chantés à tue-tête, soit par un ouvrier sur son échelle, soit par une ménagère nettoyant les vitres de sa fenêtre… Alors les célèbres opérettes qu’étaient « LA FILLE DE MADAME ANGOT » ou « PHI-PHI » ou « LE PECHEUR DE PERLES » ou encore « ARENES JOYEUSES », n’avaient plus de secrets pour ces gens qui, bien souvent d’origine italienne, éprouvaient instinctivement, sans avoir jamais appris la moindre note de musique, le plaisir de chanter…

Mais ce public, qui applaudissait à tout rompre, lorsque la pièce interprétée lui avait plu, était aussi très exigeant, et sur la qualité des acteurs, et… sur les horaires… A l’époque, les micros n’existant pas, il fallait que la voix du chanteur soit une voix de… stentor ! Combien furent hués, parce qu’ils avaient osé profiter des progrès de la technique pour améliorer la portée de leur voix. Je me souviens de l’un d’entre eux, célèbre pour ses chansons vantant la « Douce France », qui, de passage à BONE, quelques années après la dernière guerre mondiale, s’était fait vertement siffler parce qu’il avait commis, selon ses auditeurs, le « sacrilège » de s’être présenté sur scène… un micro à la main !

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Comme je l’ai dit, si le public bônois chérissait les bons artistes, il ne tolérait pas que leur spectacle  débutât, ne serait-ce qu’une minute après l’heure annoncée. Le moindre retard du lever de rideau déclenchait un tapage tel, qu’il s’entendait jusque dans les rues avoisinantes. Une fois pourtant, ce public, si exubérant s’était fait duper. A l’occasion d’une de ses tournées en Algérie, un grand magicien (à l’époque, on ne disait pas prestidigitateur), avait donné spectacle à BONE.Le jour précédent, se promenant à travers la ville, il s’était déjà fait brillamment remarquer par un tour qu’il avait joué à… un marchand d’oeufs. S’arrêtant devant son étal, il s’était emparé d’un oeuf, l’avait cassé sur le bord du trottoir, et en avait extrait… une pièce d’or ! Devant le marchand ahuri, il avait répété son tour avec deux ou trois autres œufs… avec tout autant de succès… Le marchand, croyant posséder un trésor, avait mis fin, brutalement, au manège de l’étrange client et s’était retiré avec sa « fortune » à quelques pas de là. S’obstinant à casser un à un les œufs qui lui restaient il n’en avait retiré… qu’une omelette prête à cuire…Ce « prodige »  ayant fait le tour de la ville, il y avait foule, le soir, au théâtre. Chacun attendait avec impatience, « le Grand Magicien »… L’heure arrive : le rideau reste baissé. Une minute s’écoule, puis deux… puis cinq. Les spectateurs qui étaient restés jusque-là, silencieux, commencent à s’agiter, notamment ceux du poulailler. Une voix crie : « REMBOURSEZ !! ». Il n’en faut pas plus pour que tout le théâtre lui réponde en échos. Il s’ensuit un vacarme épouvantable. Le plancher du poulailler tremble sous les coups de pied qui le martèlent en cadence… Soudain, le rideau se lève : le magicien apparaît dans un cercle de lumière. S’adressant au public, il s’étonne de tout ce bruit et, aux reproches qui lui sont adressés, quant à son retard, il prétend qu’il est seulement … « moins cinq », tout en invitant les spectateurs à vérifier leurs montres.
Chacun sort sa montre à gousset, écarquille les yeux, fixe  le cadran en le retournant de tous côtés… et s’aperçoit qu’effectivement il n’est que « moins cinq » !!! C’est d’abord la stupeur… puis un tonnerre d’applaudissements.  Le Grand Magicien venait de réussir une des premières méga-illusions du siècle !

Les bônois ne se contentaient pas d’applaudir ou de huer ; ils participaient également à la vie de leur théâtre, soit en tant qu’ouvreur, soit en tant que machiniste – à l’époque, poulies, cordes, projecteurs, fonctionnaient manuellement – soit même, pour certains d’entre eux, comme… figurants !… En effet, quelques pièces nécessitaient un nombre trop  important d’acteurs  pour que les professionnels puissent à eux seuls, recréer l’atmosphère exigée par le scénario : appel était fait alors aux amateurs qui, moyennant petite rémunération, complétaient certaines scènes. C’étaient, dans la plupart des cas, les mêmes qui se proposaient. Malgré les costumes ou autres accessoires dont on les affublait, ils finissaient toujours par être reconnus, et plus singulièrement, par les spectateurs du poulailler, dont ils étaient souvent les congénères dans la vie de tous les jours. Alors fusaient à leur intention quolibets et plaisanteries : « Eh ! Totor ! Si Fifine te voyait elle rigolerait bien ! Oh ! aga l’aute, là-bas, c’est Gus ! y crois qu’avec ses déguisements y serait pas reconnu : Oh ! Gus ! »…

Mais 1939 arriva : la guerre fit que les artistes métropolitains se déplacèrent de moins en moins souvent en Algérie. Et en 1943, Bône étant sous les bombes, par deux fois, le marché voisin en fut victime : le Théâtre, vieille bâtisse, en fut si fortement ébranlé, que dés l’armistice signé, en 1945, il fut envisagé de le démolir. En attendant, les troupes, orchestres ou autres chanteurs, ne purent plus se produire que dans certaines salles de cinéma… Seuls, à ses abords, continuèrent de stationner les fameux « landaus » hippomobiles, dans l’attente de clients qu’ils emmèneraient faire un « tour des plages »,  tandis que l’été venu, des marchands arabes, derrière de pleins paniers de pommettes et de jujubes posés à même le sol, proposaient leur cueillette au chaland, et qu’un photographe ambulant, piétinant, appareil « Foca » en main, guettait le passant qui consentirait à poser devant la façade décrépie…

Quelques années plus tard, ce qui restait du vieux Théâtre fut livré aux démolisseurs. Son successeur, édifié au même emplacement, se voulut plus moderne et plus fonctionnel ; du coup, il ne parvint pas à suggérer cette atmosphère de fête « à l’Italienne », de « comédia dell’arte », qu’exhalaient les vieux murs de son Ancêtre, qui faisait que chaque spectateur se sentait en même temps – un peu – acteur.

Marcel CUTAJAR

Mis à jour (Mercredi, 30 Décembre 2009 20:02)