PostHeaderIcon Souvenirs de la vie quotidienne

SOUVENIRS DE LA VIE QUOTIDIENNE À BÔNE
ENTRE 1905 ET 1925

Je suis né dans le quartier de la place d'Armes. Mon enfance s'y écoula. Pendant des années, j'ai eu le spectacle toujours changeant de cette partie de la « vieille ville »... La place d'Armes était un lieu géographique qui présentait une physionomie propre et qui était habité par un monde particulier, laborieux et oisif, tranquille et remuant et qui vivait plus souvent dans la rue que dans les logis. En foule, les scènes vécues se pressent à la mémoire. Essayons de les faire revivre.

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Le réveil

Du haut du balcon circulaire du minaret qui se dressait fin, élancé comme un doigt pointé vers la nue encore sombre, le muezzin lançait aux quatre coins de la nuit le premier appel à la prière du matin : « La illa ill'Allah, Mohamed rassoul Allah ! » Sa voix rauque, sonore et portant loin, venait marteler les façades et les toits des immeubles qui entouraient, à distance respectueuse, la principale mosquée de Bône.

Dans le ciel pâlissaient les dernières étoiles ; des terrasses de la mosquée montait un doux chuchotement : les premiers fidèles psalmodiaient les versets du Coran. C'est ainsi que bien souvent, à la belle saison, s'éveillait le quartier de la place d'Armes. Le jour pointait. Des ombres silencieuses glissaient sous les arcades qui festonnaient la place : travailleurs tôt levés, pêcheurs en espadrilles qui se rendaient à quelque poste privilégié du port, de longs roseaux sur l'épaule et le panier de sparterie en bandoulière. La vie reprenait lentement; premiers ouverts, les cafés-maures commençaient à s'agiter. Les pensionnaires de la nuit sortaient sur le pas de la porte pour secouer leur natte ou leur burnous tandis que le tenancier remuait les braises de l'âtre avec les petits pots métalliques à longue tige. Aux remugles de dortoirs trop bien garnis se mêlait la forte senteur du café confectionné à la turque. Les clients buvaient le breuvage brûlant à petites gorgées très espacées. La journée ne faisait que commencer, on avait bien le temps de déguster. Un à un, les becs de gaz qui clignotaient de place en place s'éteignaient. D'une course feutrée et rapide, le préposé à l'extinction allait de l'un à l'autre. Son ombre, surmontée d'une longue perche, s'évanouissait dans les ruelles qui dévalaient de la vieille ville.

De loin arrivait un bruit de sonnailles. Il se rapprochait, enflait et, brusquement, de la rue Saint-Augustin apparaissait une masse confuse : les chèvres de Paolo. Comme chaque matin, les biquettes venaient, du fin fond de La Colonne, à l'extrémité opposée de la cité, livrer leur lait directement aux consommateurs. Au bout d'un moment on voyait déboucher de tous les coins de la place, des femmes, des gamins, mal réveillés, un bol ou une casserole à la main. D'abord, respectueux du calme environnant, les acheteurs parlaient à voix basse. On échangeait de brèves paroles :

-  Combien ?
- Dix sous. Plein, il a dit ma mère. »

Puis le ton montait, des lazzis fusaient, des contestations naissaient :

- Ti as apporté l'argent d'hier ? Alors, va le sercher.
- Dis que je suis une voleuse, si tu es un homme ! Que le Bon Dieu i m'enlève la vue des yeux si c'est pas vrai ! Ma parole, les Maltais du Pont-Blanc i sont tous comme ça : des falsos, des salaouetches !

Paolo qui entendait tous les jours semblables propos continuait à traire ses bêtes, sans trop relever ce qu'avaient de désobligeant ces sarcasmes surtout ceux visant son état de célibataire endurci :

- Atso ! C'est vrai que tu vas marier, Paolo ?
- Demande z'y à ta soeur, celle qu'elle est « guitche à l'oeil !

Mamelles taries, la gent caprine reprenait le long chemin du retour, à travers toute la ville, guidée par la longue baguette de leur maître et par ses secs claquements de langue.

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La place d’Armes, vue de la mosquée de Salah Bey.
Aquarelle de Roger ROSSO : 1932
Extrait de l’ouvrage « PIK, un siècle ».

Petit matin

A quelques pas de là, de la rue Saint-Louis, s'élevait un ahanement régulier suivi de coups sourds. Encore un gagne-petit qui travaillait dès l'aube : c'était le marchand de beignets, de ces beignets tout à fait particuliers, à la pâte à la fois légère, croustillante et cependant lourde d'huile, trop longtemps chauffée au fil des jours. Au fond de la boutique qu'éclairait faiblement une lampe à carbure, un homme, le torse nu, brassait la pâte à grand renfort de ahans énergiques. Un de ses compagnons alimentait une chaudière de petit bois ou de copeaux pendant qu'un autre, installé en tailleur, devant un grand chaudron, plein d'huile, confectionnait et faisait rissoler les délicieuses fritures. D'un geste souple, il façonnait un petit disque de pâte qu'il laissait tomber dans le liquide bouillant. Aussitôt on voyait le palet s'élargir, se boursoufler, prendre une belle et alléchante teinte dorée. Le « ftaïr » était fait. Les clients groupés autour du fourneau, n'attendaient pas qu'il refroidisse.

Les yeux fixés sur la masse huileuse bouillonnante, ils savouraient lentement leur friandise, retardant le moment de prendre le chemin du travail. Bien entendu, toute la production n'était pas consommée sur place. Le surplus, placé sur un grand plateau, était vendu dans les rues de la ville par le plus jeune de la famille. Au cri mille fois répété de « Sroun ! Sroun » (2) il attirait l'attention des chalands. Chauds ! ces pauvres beignets l'avaient été, mais souvent quelques heures avant. Les affamés, ou les gourmets qui les achetaient n'y regardaient pas de si près.

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Après-midi

Une heure de l'après-midi. Inondée de lumière, écrasée de chaleur, la place avait sombré dans la torpeur. Toute vie semblait éteinte : plus de mouvements, plus de bruits. Seule une brise légère et agréable dans la canicule rôdait par les ficus dont les feuilles frémissaient à peine. Les humains avaient déserté les lieux . Mais les meilleures choses ne peuvent durer. Le repos prenant fin, la vie reprenait ses droits. La grande Marie, une énorme corbeille sur la tête, parcourait, à grandes enjambées, la place en criant : « Les cavales ! les beaux cavales tout frais ! » Elle revenait du vieux port, à l'heure où les petits pêcheurs « à la traîne » étaient de retour. Elle revendait le produit de leur pêche dans ce quartier populeux, sa voix de stentor allait redonner un nouveau souffle à ce dernier.

Tout va aller en s'agitant de plus en plus. - « La Dipiche ! » (« La Dépêche de Constantine ») « La Dipiche ! » C'était le cri souvent accompagné d'une nouvelle sensationnelle, que « Resgui », le kabyle dégingandé, jetait à tous les échos. Ponctuel, d'une course égale, à pas déjetés, toujours souriant — quel que soit l'événement, comique, indifférent au tragique qu'il apprenait — ce porteur de journaux devait faire son marathon dans la journée. Il était connu dans tout Bône où, quoique illettré, il était le dépositaire de toute la presse, y compris la métropolitaine.

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RESGUI

A mesure que le temps s'écoulait, les gens sortaient de plus en plus nombreux quittant l'air suffocant de leur logis ou vaquant à leurs emplettes. D'heure en heure, la foule grossissait ; les cafés s'emplissaient, de nouveaux étalages se dressaient tout autour de la place et même devant la mosquée. On était à mi-ramadam, période de jeûne chez les musulmans qui dure toute la lunaison. En période estivale, cette purification tenait du supplice. Rester sans boire par quelque trente degrés à l'ombre — parfois quarante, les jours de sirocco — devenait une véritable torture. Aussi dans les cafés et dans les gargottes préparait-on les verres de boisson qui étancheraient les soifs sitôt la fin du carême annoncée. Mais que se passait-il là-bas, à l'entrée de la rue Damrémont ?

Juché sur une échelle, un grand diable en blouse grise, chapeau de feutre rond, enduisait de colle épaisse un pilier d'arcade. A ses pieds s'attroupait une bande de galopins. Nez en l'air, attendant avec impatience la belle image qu'on allait leur proposer, ils interpellaient l'artiste : « O Benguèche ! O Benguèche ! » Ce dernier ne disait mot mais lorsqu'il avait jugé que le nombre de criailleurs était suffisant, il balançait un magistral coup de pinceau ruisselant de colle sur les museaux dressés. Cris, déroute... et rires homériques du nommé Benguèche. Ses fonctions d'afficheur public lui laissaient en ces temps où la folie publicitaire ne faisait pas de ravages, pas mal de loisirs. Il employait ces derniers le plus souvent à arpenter les quais, ce qui lui donnait de temps à autre, le bonheur de repêcher quelque gosse imprudent qui tombait à l'eau en voulant s'emparer d'une « crabe poileuse ». Des récompenses, des médailles avaient sanctionné ces actes de sauvetage... bien que des mauvaises langues aient insinué que certaines victimes n'étaient pas tombées à la mer toute seule. Calomnies sans doute !

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Cet intermède achevé, quelques minutes après, du nouveau se présentait à l'autre bout de la place. Un attroupement se formait, s'enflait de badauds accourus de toutes parts. « Ya baroufa ! Ya baroufa ! » En effet, au milieu de la masse mouvante, deux individus braillaient, s'injuriaient, maudissaient leurs générations et leurs races en des termes orduriers, se démenaient comme pour s'exterminer. L'un d’eux, un bédouin, en burnous malgré la chaleur, brandissait un impressionnant gourdin. L'autre, un vieil européen, petit, sec, à face tannée et burinée, s'était saisi d'un pan de l'ample vêtement et pirouettait autour du porteur de matraque... « C'est Carloutche ! Vas-y, Carloutche ! Donne-z-y bon ! » criaient ses supporters. Il aurait été bien en peine, le malheureux, de malmener son adversaire, car par cette journée torride, en adepte de Bacchus, il avait fait maintes libations. Pour dire vrai, c'était son état normal. Marin au cabotage, il avait même sur la terre ferme une démarche chaloupée qu'entretenait le gros rouge des estaminets du port. L'histoire disait qu'un jour sa balancelle (3) ayant fait naufrage entre le cap Takouch et le cap de Garde, il avait été le seul survivant de l'équipage. Jugeant qu'il avait trop bu d'eau en une seule fois, il s'était juré de ne plus boire que du vin jusqu'à la fin de ses jours. Jusqu'alors, il avait bien tenu parole, le bougre !

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Pour l'instant, il faisait tourner en tous sens son antagoniste qui, déséquilibré, n'arrivait pas à se servir utilement de son arme. La galerie se « régalait » de ce numéro de cirque imprévu et gratuit. « Boulice ! Boulice ! » S'annonçant par de stridentes roulades de sifflet, la police arrivait. Deux agents, le chef, gaillard à large carrure, et son subordonné, petit et maigriot, se précipitaient hors d'haleine. — « Entention ! V'la « Grande cigogne » et Mattarèse qui z'arrivent ! Ça va barder ! Y va y avoir de la castagne ! » les deux compères étaient bien connus, exerçant à Bône depuis des lustres. On savait l'esprit offensif du brigadier Roncigogni, nom déformé en « Grande cigogne » par les voyous qui redoutaient son ardeur dans les mêlées. Fendant la foule, sans demander d'explications sur l'origine de la bagarre, distribuant quelques coups de nerf de boeuf, ils séparaient les combattants et les emmenaient au poste. Un peu déçus de la fin trop rapide, à leur gré, de l'algarade, les spectateurs se dispersaient en trouvant tout de même que la pièce s'était terminée dans les formes voulues puisque le dernier mot était resté à la police. En ces temps-là, on respectait les représentants de l'ordre et on trouvait justifiées toutes leurs interventions.

Michel BONANSIEN
In l’Algérianiste n°58 de juin 1992
A suivre

Mis à jour (Mercredi, 30 Décembre 2009 20:50)