PostHeaderIcon LE PARLER BONOIS

Dans son excellent ouvrage "Le français d'Afrique du nord", André LANLY prédisait que la langue parlée à Bône se transformerait avec le temps, les médias et l'école, en une langue plus régulière, plus banale et par là plus uniforme, dépouillée des mots spécifiquement locaux comme les célèbres "diocane, atso, zec, zotche, poh poh poh …etc".

C'est exactement ce qui se serait passé si nous vivions toujours à Bône : le parler bônois, que je veux bien appeler "Tchapagate" pour faire plaisir à notre ami Rachid Habbachi, n'existerait aujourd'hui qu'à travers les récits et les fables de nos écrivains illustres Edmond BRUA, Fernand BUSSUTIL et aujourd'hui Rachid HABBACHI. Autrement dit, dans les rues de Böne on ne parlerait plus qu'une langue franco-bônoise correcte, rejetant le Tchapagate au rang d'un patois de littérature.

Mais voilà, le vent de l'Histoire ayant tourné dans le mauvais sens, nous sommes partis de Bône en abandonnant nos maisons et nos morts tout en emportant nos souvenirs dans notre mémoire. Aussi, notre accent et notre langage sont-ils restés intacts, comme figés à l'instant précis où nous avons vu disparaître pour la dernière fois le Cap de Garde. Il nous appartient donc de transmettre notre parler à notre progéniture, de le faire connaître à nos proches et à nos amis qui n'ont pas connu Bône. C'est pour nous un devoir afin que jamais ne s'éteignent les voix de ceux qui continuent, à travers leurs histoires, à faire revivre ces personnages hauts en couleur qui proclamaient avec fierté "je suis de Bône".

Qu'on ne s'y trompe pas !

  • Parler bônois n'est pas un signe de vulgarité, même si quelques gros mots viennent parfois écorcher les oreilles chastes.
  • Parler bônois c'est faire résonner un patrimoine culturel qui n'a nulle part son pareil sur les rives de la Méditerranée !
  • Parler bônois c'est parler une langue régionale avec l'avantage d'être actuellement compris par tous les français, contrairement aux autres langues régionales du pays.

À ce propos, il me vient à l'esprit une anecdote vécue dans un lycée des quartiers Nord de Marseille où j'ai enseigné pendant trente ans. J'avais l'habitude dans mes cours d'utiliser un vocabulaire adapté à mon public et les expressions bônoises me venaient alors naturellement aux lèvres. Un jour, un élève m'a avoué : M'sieur pourquoi avec vous on capte tous les mots et qu'avec les autres profs on comprend pas ce qu'ils racontent ?

Mais au fait, peut-on dire que le parler bônois est une langue régionale ?

Si l'on croit que ce langage est né avec la conquête de l'Algérie, la réponse est non. En revanche, si l'on se penche sur la genèse de ce langage, on peut mieux en percevoir son origine antique fortement ancrée sur les rives allant du Cap de Garde au Cap Rosa : il s'agit donc bien d'une langue régionale. Erwan Marec, de l'Académie d'Hippone, écrivait en 1961 : "Il convient de rappeler que Bône, héritière et continuatrice de l'Hippone lybique, punique, romaine, vandale, bysantine et demeurée résolument berbère avant d'être islamisée, n'a jamais véritablement rompu les liens qui l'attachaient à la civilisation antique". On serait donc tenté de trouver le latin à l'origine du parler bônois. L'habitude de rejeter le verbe à la fin d'une phrase nous conforte dans cette hypothèse hardie mais plausible (le cimetière de Bône, envie de mourir y te donne) ! Edmond Brua lui-même voyait "un déchet du latin" dans le langage des enfants de Bône qui jouaient aux billes.

Dès le début du XIVe siècle, dans les comptoirs français installés à Bône, toutes les affaires s'y traitaient en langue franque, mélange de français, d'arabe, d'espagnol et d'italien. Le vocabulaire était un hybride de ces langues avec des néologismes pittoresques; la syntaxe avait la particularité de rejeter le verbe à la fin comme en latin; les expressions étaient tonitruantes, riches en injures, obscénités et malédictions. Langage exclusivement employé pour le commerce, où chaque protagoniste essayait de rouler l'autre, on conçoit facilement que le mot "niquer" issu de l'arabe était largement employé pour exprimer une bonne affaire conclue aux dépens d'un acheteur crédule.

À partir de 1832, année de la prise de Bône, arrivèrent des français, des maltais, des italiens qui, avec les arabes, semèrent leur vocabulaire sur le substrat de la langue franque pour y faire éclore ce truculent langage de chez nous qui fait la joie de ceux qui l'entendent, qu'ils soient de là-bas ou d'ailleurs.

Ce parler diocane, ou tchapagate pour bien le distinguer du pataouète, son cousin d'Alger, est le miroir de nos traditions populaires et la caisse de résonance de l'accent né sur les berges de la Seybouse. Résolument incorrect, mais très suggestif, riche en néologismes sonores et expressions outrées, il utilise le blasphème sans intention et les injures sans colère dans un délire verbal fouillant jusque dans la tombe des morts pour remettre en question la moralité des aïeux, et de leurs os, tout en les vénérant.

Albert Camus écrivait : "À un peuple neuf, il faut un langage neuf".
Ce langage a été façonné par nos ancêtres et il nous appartient de le pérenniser

L’Amicale des Enfants de Bône, par son action, contribue
à la pérennisation du parler bônois.

Mis à jour (Mercredi, 30 Décembre 2009 23:49)