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Le Prophète de la rue Neuve Saint-Augustin

Lorsque j’avais dix ans, tous les dimanches et jours fériés mes parents, amis intimes de la famille Piccione, venaient les aider dans leur pâtisserie située  rue Neuve Saint-Augustin. Quant à moi, fils unique, j’occupais mon temps  à écouter les conversations des clients à l’intérieur du magasin.

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Rue Neuve Saint-Augustin en 1950

A droite, les Arcades, la rue du 4 septembre, le bar « le Chat Huant » et un peu après, la pâtisserie Piccione.

En cet après-midi du 31 décembre 1949, les Bônois se préparaient à fêter le nouvel an. Il ne restait plus que quelques heures avant la fin de la première moitié du XXe  siècle. A l’intérieur de la pâtisserie Piccione, les vendeuses s’empressaient d’emballer les gâteaux dans de grandes boîtes en carton blanc tandis que les clients bavardaient.

Ecoutons-les parler.

Madame Micaleff chuchote à l’oreille de son mari :

- T’ias vu le castel de madame Azopardi ? Y a écrit 50 en dessur, je savais pas qu’elle avait déjà 50 ans !

Le mari répond à voix haute :

-  Oh gougoutse, tu vois pas que 50 ça veut dire 1950 !

Madame Azopardi qui a entendu la réflexion de monsieur Micaleff :

- Eh oui mosieur, mon mari à moi y m’a dit d’économiser sur le prix du gâteau !

Madame Micaleff réplique aussi sec :

- Zec, vot mari c’est un chien mort !

Madame Azopardi se lamente :

- Et oui ma fille, il m’a obligé de faire enlever le 1 et le 9 de 1950 pour payer moins de crème au beurre !

Une jeune cliente s’adresse alors à Mme Micaleff sur un ton moqueur :

- Quand on sera en l’an 2000, vot mari il aura un gâteau avec un double zéro !

Madame Micaleff, qui en rajoute à la réflexion de la jeune cliente :

- Comme ça son mari y croira que c’est le prix du gâteau, zéro franc, zéro centime !

Un vieux monsieur murmure en hochant la tête :

- Assaoir où ça qu’on sera en l’an 2000 ? Sûrement à chez Taddo !

La jeune cliente qui proteste contre le pessimisme du vieux monsieur tout en faisant les cornes avec ses deux doigts pour conjurer le sort :

- Parlez pour vous, mosieur, moi, en 2000, bessif que je serai à Bône !

C’est alors que la sonnerie du tiroir caisse retentit et monsieur Piccione, à son poste, demande un peu de silence pour calculer le montant de l’achat que venait de faire une cliente. A quelques mètres de lui, la vendeuse déclinait sur un ton à peine audible les noms et les prix des gâteaux. Comme il était un peu dur d’oreille, monsieur Piccione demanda à la vendeuse de répéter plus fort. Celle-ci s’exécuta et, pour vérifier la bonne réception de ses paroles, harcèla le pauvre monsieur Piccione en lui criant plusieurs fois de suite :

-  Avez-vous bien compris ?

Monsieur Piccione, agacé d’être pris pour un mal comprenant,  hurla,  tout  en se levant et en brandissant ses deux bras en forme de V au dessus de sa tête.

- Oui, je vous ai compris !!

Prophétie ou prémonition ?  Toujours est-il que ces mots et ce geste jetèrent un froid dans l’assistance qui cessa aussitôt de bavarder.

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Rue Neuve Saint-Augustin en 2009.

A droite les Arcades, la rue du CNRA (ex rue du 4 septembre), l’immeuble du Chat Huant a été détruit et on aperçoit, à gauche du sens interdit, l’ex-pâtisserie Piccione.

Lors de mon voyage à Bône, en avril 2009, j’ai voulu retrouver l’endroit où se trouvait la pâtisserie. J’avançais lentement, avec l’appréhension de ne découvrir aucun vestige de ce lieu riche en souvenirs d’enfance, lorsque j’aperçus une vitrine avec un étalage de gâteaux multicolores. Elle était toujours là, la pâtisserie de mes rêves. Je fus accueilli par le patron, un universitaire distingué, qui m’invita à rentrer dans son magasin. Il connaissait toute l’histoire de cette pâtisserie et me déclina tous les noms des propriétaires successifs.
Dans un coin, se tenait le caissier, exactement à la place occupée autrefois par monsieur Piccione et les gâteaux, harmonieusement rangés sur l’étalage, semblaient ne pas avoir bougé depuis ce jour mémorable de décembre 1949. Tous les personnages d’antan se sont alors mis à revivre et j’avais  l’impression  que les murs me restituaient les conversations qu’ils avaient enregistrées.
Plongé dans mes souvenirs, le patron me tira de ma torpeur en me proposant de passer, la veille de mon départ, pour emporter un Castel qu’il avait la gentillesse  de m’offrir pour me signifier qu’ici, c’était toujours chez moi. Hélas, l’emploi du temps très chargé de notre séjour ne m’a pas permis de  retourner à la pâtisserie. Si Dieu le veut, je reviendrai.

René VENTO

Mis à jour (Samedi, 02 Janvier 2010 14:38)