PostHeaderIcon Le pont de la tranchée

Lorsque j’étais élève à l’école Victor HUGO, dans une salle de classe du premier étage je voyais le pont de la tranchée à travers les vitres de la fenêtre située à gauche du tableau. Un jour de 1950, alors que mon attention se détachait du tableau noir pour vagabonder vers la fenêtre donnant sur le pont, je vis une silhouette se pencher et basculer dans le vide. Je poussai un cri qui interrompit le cours du maître, monsieur Léonardi. Celui-ci se dirigea vers la fenêtre, suivi par quelques élèves audacieux, dont je faisais partie, qui avaient osé quitter leur place sans autorisation de l’instituteur. Au bas du pont, gisait le corps du désespéré qui avait tenté de mettre fin à ses jours.

Pour nous permettre d’extérioriser le choc émotionnel provoqué par la vision de ce tragique événement, le maître improvisa une dictée intitulée « Le pont de la tranchée ». A cette époque, les maîtres étaient sévères, mais soucieux de la réussite de leurs élèves qu’ils n’hésitaient pas à aider quand il le fallait. C’est pourquoi, monsieur Léonardi se penchait derrière notre dos pour lire par dessus notre épaule la phrase que nous avions notée dans le cahier et signaler, le cas échéant, une faute. Passant derrière moi, je l’entendis s’exclamer :

- Vento, j’ai dit le pont de la tran..an…chée !

Et moi d’écrire, « le pont de la tronchée », malgré l’insistance du maître qui s’efforçait de m’aider à corriger la faute d’orthographe.

D’où me venait cette obstination qui m’amenait à mettre un o à la place d’un a ? Pour en comprendre la raison, il faut nous ramener en 1949, lors de mon premier voyage en métropole avec mes parents. Dés notre arrivée à Marseille, nous fûmes reçus chez un oncle qui était un conteur d’histoires marseillaises, plutôt cochonnes. Mais il savait que nous, les bônois, étions dans ce domaine bien supérieurs à lui. Aussi, dés qu’il vit mon père, le pria-t-il de raconter une histoire bônoise. Mon père hésita pour la forme puis, devant l’insistance de l’oncle qui se délectait d’avance, il se lâcha.

Voici l’histoire racontée par mon père à l’oncle de Marseille

Nous sommes en 1942, à Bône, pendant la guerre. Un jeune homme et une jeune femme, ne se connaissant pas auparavant, se rencontrent un soir dans le p’tit jardin, du côté de la mairie. Leurs regards se croisent et immédiatement c’est le coup de foudre. Le contexte angoissant de la guerre les incitent à jouir de la vie, vite et bien. Aussi, recherchent-ils un coin pour concrétiser l’acte d’amour. Le faire dans le p’tit jardin, à la vue des passants et des paires d’yeux dissimulés derrière les persiennes des maisons voisines est impensable à l’époque.
L’hôtel d’Orient, en haut du cours Bertagna, conviendrait bien mais le prix de la chambre n’est pas à la portée de la bourse de notre jeune homme qui est raide, au sens propre et au sens figuré. Une idée lui vient alors à l’esprit : tout près, au bout du boulevard Victor Hugo, se trouve le pont de la tranchée. A cette heure, il fait sombre en dessous car l’unique lampadaire est éteint pour éviter que le pont serve de cible aux pilotes allemands. C’est donc décidé, nos deux amoureux se positionnent sous le pont de la tranchée où ils commencent leurs ébats.

Soudain, la sirène de la défense passive retentit, annonçant l’arrivée imminente des bombardiers allemands. Nos deux amants interrompent leur relation et s’enfuient dans deux directions opposées. Lui, vers la grande darse, elle, vers le boulevard Victor Hugo. A la fin de l’alerte, le jeune homme retourne sous le pont, où il espère retrouver sa partenaire afin d’achever l’acte entrepris. Hélas, sous le pont, il n’y a personne. Déçu, il remonte le boulevard Victor Hugo, passe devant la statue de Jeanne d’Arc et s’arrête dans le p’tit jardin, à l’endroit précis où eut lieu la rencontre foudroyante. C’est alors que surgit son ami Sauveur, qui venait de La Colonne après avoir remonté les allées Guynemer. Le jeune homme, croyant que son ami, le bien nommé, allait le sauver, lui posa la question suivante

- T’ias pas vu une femme à moitié niquée ?

Je vous laisse imaginer la tête de Sauveur, mais revenons à celle de mon oncle qui écoutait cette histoire racontée par mon père. Son visage resta sérieux, presque déçu par ce récit dans lequel il ne voyait qu’une banale aventure amoureuse. Mon père pensa de suite que l’oncle n’avait pas compris la chute de l’histoire.
Effectivement, mon oncle ne connaissait pas le sens propre et figuré du verbe « niquer ». Nous étions en 1949 et le vocabulaire bônois n’avait pas encore franchi la Méditerranée. Il est vrai qu’à Bône, nous étions des précurseurs en matière de langage imagé. La preuve, c’est que le verbe « niquer » figure dans le Larousse actuel alors que celui de 1949 ne le mentionne pas ! Alors mon père expliqua la signification du verbe « niquer » à l’oncle qui, comprenant enfin la chute de l’histoire, partit d’un éclat de rire tonitruant, s’exclamant avec un accent marseillais rappelant les personnages de Pagnol :

- A Marseille, on ne dit pas « niquer », on dit « troncher » !

Et moi, petit bônois de dix ans qui écoutait ces propos d’adultes, je me dis alors : « voilà pourquoi le pont y s’appelle le pont de la tronchée » !

Ainsi s’expliquait ma méprise orthographique lors de la fameuse dictée de monsieur Léonardi.

René VENTO

Mis à jour (Mercredi, 30 Décembre 2009 22:31)